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Recherches sur les principaux genres des poésies des troubadours.

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Recherches sur les principaux genres des poésies des troubadours.


On distingue dans les poésies des troubadours différents genres que détermine presque toujours la diversité des formes ou la variété ingénieuse et multipliée des combinaisons de la mesure et de la rime.
Il m' a paru indispensable de faire connaître les ouvrages de ces poëtes avant d' expliquer les règles du mécanisme de leur versification:
je renvoie donc ailleurs les détails circonstanciés que je me propose de donner sur cet objet ainsi que sur les règles que les troubadours
s' étaient imposées soit pour varier le rhythme de leurs vers, soit pour multiplier le mélange des rimes, et faire de ce mélange un art nouveau, qui, par le mérite de la difficulté vaincue, semblait augmenter le prix de leurs compositions.
Mais il n' en est pas de même pour les différents genres de poésies dans lesquels les troubadours se sont exercés; il importe aux personnes qui voudront les lire de connaître préalablement les diverses espèces des ouvrages de ces poëtes. J' examinerai donc successivement les principaux genres de leurs compositions, et les formes principales qu' ils ont données à leurs pièces.
Les poésies des troubadours étaient presque toutes du genre lyrique; quelques-unes, telles que les épîtres, nouvelles ou contes, etc. étaient lues ou récitées. Les troubadours joignaient assez généralement l' art du chant et de la déclamation au talent de composer des vers et de la musique: poëtes voyageurs, la citole ou la harpe en sautoir, ils allaient de cours en cours, de châteaux en châteaux, et par-tout accueillis, par-tout honorés, ils charmaient leurs hôtes illustres par des chansons gracieuses ou des récits brillants, et recevaient à-la-fois les faveurs et les récompenses que leur prodiguaient les rois, les seigneurs et les dames.
Divers passages des détails biographiques qui précèdent dans quelques manuscrits les pièces des troubadours, attestent qu' ils composaient eux-mêmes des airs pour leurs poésies, qu' ils les chantaient en s' accompagnant quelquefois avec la viole ou tout autre instrument, et qu' ils lisaient ou récitaient les pièces qui ne devaient pas être mises en musique.
Ainsi Pons de Capdueil “savait bien composer, bien jouer de la viole, et bien chanter.” (1: “Sabia ben trobar e ben viular e ben cantar.”
MS. R. 7698, p. 205. (N. E. Se encuentra también “violar”.)
“Pierre Vidal chantait mieux qu' homme du monde; ce fut le troubadour qui composa les meilleurs airs.” (1)
“Nul ne chantait aussi mal que Gaucelm Faidit, mais sa musique et ses vers étaient bons.” (2)
“Albertet fit un assez grand nombre de chansons dont la musique était bonne et les vers peu estimés. Ce qui ne l' empêcha pas d' être par-tout bien accueilli pour son talent à composer des airs.” (3)
“Arnaud de Marueil composait bien, chantait bien, et lisait bien les romans.” (4)
“Pierre Cardinal sut bien lire et bien chanter, il trouvait aussi de beaux sujets et de beaux airs.” (5)
Toutes les poésies lyriques des troubadours n' avaient pas des airs nouveaux. Le biographe de Hugues Brunet dit que ce poëte composa de bonnes chansons (*), mais qu' il ne fit pas de musique (6).
(1) “Cantava meilz c' ome del mon e fo... aquels que plus rics sons fetz.” MS. R. 7225, fol. 39.
(2) “Cantava peitz c' ome del mon e fes molt bos sos e bos motz.”
Id. 7698, p. 191.
(3) “Fez assatz de cansos que aguen bons sons e motz de pauca valensa; ben fo grazitz pres e loing per los bons sons qu' el fasia.”
Id. 7225, fol. 133.
(4) “Sabia ben trobar... e cantava be e legia ben romans.”
Id. 7698, p. 190.
(5) “Saup ben lezer e chantar... e molt trobet de bellas razos e de bels chantz.” Id. 7225, fol. 164.
(6) “Trobet cansos bonas, mas non fetz sons.” Id. 7225, fol. 102.
(*) On verra bientôt que l' espèce de poésie appelée chanson devait toujours être chantée.
Guillaume Rainols d' Apt au contraire fit des airs nouveaux pour tous ses sirventes (1), d' où l' on doit conclure que ces pièces étaient quelquefois composées sur des airs connus.
Parmi les seigneurs, les princes et les rois qui furent les protecteurs des troubadours, quelques-uns eurent la louable ambition de partager la gloire de ces poëtes, et composèrent des pièces dont plusieurs sont parvenues jusqu' à nous. Il est probable toutefois que ces personnages d' une illustre naissance confiaient ordinairement leurs poésies à des jongleurs qui les faisaient valoir par leur chant ou par leur diction.
Il est également probable que des jongleurs chantaient ou récitaient les ouvrages des dames, qui, exprimant quelquefois leurs sentiments ou leurs opinions en langage poétique, rivalisèrent si heureusement avec les troubadours. Nos manuscrits ne font connaître aucun de ces jongleurs; mais ils n' indiquent pas non plus que les dames aient elles-mêmes chanté ou récité leurs poésies.
Azalaïs, dit son biographe, savait composer.” (2)
“La dame Tiberge, gracieuse et fort habile, réunissait l' amabilité à la science, et eut le talent de la poésie.” (3)
La dame Lombarde trouvait bien, et faisait des couplets d' amour”. (4)
(1) “E si fez a toz sos sirventes sons nous.” MS. R. 7225, fol. 143.
(2) “Sabia trobar”. Id. 7225, fol. 140.
(3) “Corteza fo et enseignada, avinens e fort maistra, e saup trobar.”
MS. Vat. 3207, fol. 45.
(4) “Sabia ben trobar, e fazia de las coblas amorosas.”
Id. 3207, fol. 43.
Les jongleurs étaient le plus ordinairement attachés aux troubadours; ils les suivaient dans les châteaux, et participaient ordinairement aux succès de leurs maîtres. Ainsi on lit dans la notice manuscrite qui précède les pièces de Giraud de Borneil, “qu' il se faisait accompagner dans les cours par deux musiciens qui chantaient ses poésies.” (1)
Souvent les jongleurs qui avaient appris des pièces de divers troubadours, allaient les chanter ou les réciter successivement chez les princes et chez les seigneurs, et obtenaient par-fois des récompenses honorables.
Hugues de Pena, au rapport de son biographe, “se fit jongleur, chanta bien, et sut beaucoup de chansons d' autres poëtes.” (2)
“Au lieu d' étudier les lettres à l' école de Montpellier où sa famille l' avait envoyé, Hugues de Saint-Cyr apprit des chansons, des vers, des sirventes, des tensons, des couplets; il apprit aussi les dits et gestes des hommes illustres de son temps et du temps passé, et se livra ensuite à la jonglerie”. (3)
(1) “Anava per cortz e menava dos chantadors que chantavon las soas chansos.” MS. R. 7698, p. 189.

(2) “Fez se joglar e cantet ben e sap gran ren de las autrui cansos.”
Id. 7225, fol. 140.
(3) “Manderon lo a scola a Monpeslier, e quant il cuideron q' el apreses letras et el apres chansons, e vers, e sirventes, e tensons, e coblas, e 'ls faitz dels valens homes, e 'ls dits que eron adoncs ni que eron estat davan, et ab aqest saber el s'
enjoglaric.” Id. 7614, fol. 90.

Les jongleurs ne se bornaient pas toujours à chanter ou à déclamer les poésies des plus célèbres troubadours, ils composaient eux-mêmes des pièces, de la musique, et méritaient ainsi de prendre rang parmi ces poëtes. Je citerai entre autres Pistoleta, chanteur d' Arnaud de Marueil, et Aimeri de Sarlat; l' un et l' autre devinrent troubadours; Pistoleta fit des chansons et des airs agréables, et le jongleur de Sarlat, habile dans la déclamation et dans l' art de se pénétrer des sentiments exprimés dans les ouvrages qu' il débitait, se distingua par plusieurs compositions. (1) Aussi les jongleurs furent-ils souvent confondus avec les troubadours; ils partagèrent avec eux les libéralités des seigneurs, et furent élevés quelquefois au rang de chevalier.
E sel que us fes de joglar cavayer
Vos det enuei, trebal e malanansa. (a)
Albert Marquis: Ara m digatz.
Perdigon, jongleur, musicien et poëte, reçut ce titre du dauphin d' Auvergne qui lui donna des terres et des rentes. (2)
(a) Et celui qui vous fit de jongleur chevalier
Vous donna ennui, tourment et mal-aise.
(1) “Pistoleta si fo
cantaire d' EN Arnaut de Maruoill... e pois venc trobaire e fez cansos e com avinens sons.
N Aimerics de Sarlat... fez se joglar, e fo fort subtils de dire e d' entendre, e venc trobaire.” MS. R. 7225, fol. 137 et 123.
(2) “Perdigons si fo joglars e sap trop ben violar e trobar... e 'l dalfins d' Alverne lo tenc per son cavallier... e ill det terra e renda.” Id. 7225, fol 49.
“Rambaud de Vaqueiras, long-temps accueilli dans la cour de Boniface, marquis de Montferrat, suivit en Romanie (*) cet illustre seigneur qui le fit chevalier, et lui donna des possessions considérables et de brillants apanages dans le royaume de Thessalonique. (1)
(*) Il s' agit ici de la croisade que fit prêcher Innocent III contre les Turcs, et que commanda Boniface II, marquis de Montferrat. Les croisés, après la prise de Constantinople en 1204, se partagèrent leurs conquêtes; Boniface eut l' île de Candie, et le district de Thessalonique, qui fut érigé en royaume. Art de vérif. les dates, t. 3, p. 633.
(1) “Raembautz de Vaqeiras... si se fetz joglar... e venc s' en a Monferrat a meser lo marques Bonifaci, et estet en sa cort lonc temps... e quan lo marques passet en Romania, et el lo menet ab si, e fets lo cavallier e donet li gran terra e gran renda el regesme de Salonich.”
M. R. 7614, fol. 95.

Mais la chevalerie n' offrait pas toujours de pareilles faveurs à ceux qui l' obtenaient. Quelquefois les troubadours eux-mêmes, manquant des moyens de soutenir la dépense qu' exigeait l' état honorable de chevalier, furent obligés de se faire jongleurs. Tel fut Peyrols lorsqu' il eut perdu les bonnes graces du dauphin d' Auvergne (2); tel fut encore Guillaume Adhémar fait chevalier par le seigneur de Marveis. (3)
On doit aussi conclure de ces passages que l' art du jongleur était très inférieur à la profession de troubadour. Je citerai un nouvel exemple à l' appui de cette induction.
(2) “Peirols no se poc mantener per cavallier e venc joglars.” Id. 7225, fol. 56.
(3) “E 'l senher de Marveis si 'l fes cavallier... non poc mantener cavalaria, si se fes
jotglar.” Id. 7698, p. 190.

Gaucelm Faidit ayant perdu toute sa fortune au jeu fut obligé de se faire jongleur. (1: “Fes se jotglar per ochaizo qu' el perdet a joc tot son aver, a joc de datz.” MS. R. 7698, p. 191.)
Outre cette différence entre les troubadours et les jongleurs, je remarque encore que ceux-ci se livraient souvent aux exercices des bateleurs et à des tours d' adresse dont on peut voir l' énumération dans une longue pièce de Giraud de Calançon. (2: Giraud de Calançon: Fadet joglar.)
Il n' est pas dans mon plan de rassembler ici toutes les particularités qui concernent les troubadours et les jongleurs. J' ai cru néanmoins que ces détails devaient précéder l' examen des différentes espèces de leurs poésies.
Parmi les pièces des troubadours un assez grand nombre reçurent des noms particuliers; mais ces noms ne s' appliquaient pas toujours à des genres distincts, et quelquefois, sans désigner une différence dans les formes des poésies, ils indiquaient seulement le sujet qui en faisait la
matière.
La plupart des pièces divisées en couplets dans les poésies des troubadours se terminaient par un ou plusieurs envois, toujours moins longs que les couplets de la pièce, les vers en étaient de même mesure, et rimaient avec ceux de la fin du dernier couplet.
Ces envois, ordinairement sous la forme de l' apostrophe, étaient adressés par le poëte tantôt à la dame ou au seigneur qu' il célébrait, tantôt même à ses vers, ou aux jongleurs qui devaient les répandre dans les cours, ou au messager chargé de les porter.
La dénomination de Tornadas, retours, fut aussi donnée à ces sortes d' envois, sans doute parce que le troubadour y répétait une pensée déja exprimée dans la pièce, ou même y rappelait des vers entiers d' un ou plusieurs couplets précédents.
Je passe à l' examen des pièces dont les noms semblent dépendre plus particulièrement de la diversité des formes, ou qui offrent un caractère distinctif dans les poésies des troubadours.

Vers, Chanson, Chant, Son, Sonnet, Couplet.
Du vers.

Les troubadours ont souvent employé le nom générique de Vers pour désigner un très grand nombre de leurs compositions. Le plus ancien de ces poëtes connus nomme ainsi presque toutes ses pièces.
Ben vuelh que sapchon li plusor
D' est Vers, si es de bona color. (a)
Comte de Poitiers: Ben vuelh.
Companho, farai un vers covinen. (b)
Comte de Poitiers: Companho.
Farai un vers de dreit nien. (3)
Comte de Poitiers: Farai.
(a) Bien je veux que sachent la plupart
De ce vers, s' il est de bonne couleur.
(b) Compagnon, je ferai un vers convenable.
(c) Je ferai un vers de droit rien.
Ce titre s' appliquait également aux pièces destinées à être chantées, et à celles qui devaient être déclamées. Parmi les autorités nombreuses qu' offrent les troubadours j' indiquerai les suivantes:
Un vers farai chantador. (a)
Gavaudan le Vieux: Un vers.
Joglar, vai, e prec te no t tricx,
E chanta 'l vers a mos amicx. (b)
Guillaume de Cabestaing: Ar vey.
Bos es lo vers, e faran hi
Quasque motz que hom chantara. (c)
Geoffroi Rudel: No sap.


On peut induire du passage suivant que le vers n' était pas toujours chanté.
M' entencio ai tot' en un vers meza,
Co valgues mais de chant qu' ieu anc fezes;
E pogr' esser que fora mielhs apreza
Chansoneta, s' ieu faire la volgues,
Car chantar torn en leujaria; (d)

(a) Un vers je ferai chanteur.
(b) Jongleur, va et je te prie ne te trompes,
Et chante le vers à mes amis.
(c) Bon est le vers, et y feront
Chaque mot qu' on chantera.
(d) Mon intention j' ai toute en un vers mise,
Afin qu' elle valût plus que chant que jamais je fis;
Et pourrait être que serait mieux apprise
Chansonnette, si faire je la voulais,
Car chanter tourne en légèreté;
(1) Le manuscrit de d' Urfé contient la musique de plusieurs pièces de ce genre. Voy. fol. I, 53, etc.

Mas bos vers qui far lo sabia,
M' es a semblan que mais degues valer,
Per qu' ieu hi vuelh demostrar mo saber. (a)
Peyrols: M' entencio.
On verra bientôt que la différence établie par le poëte entre la Chanson et le Vers ne peut se rapporter qu' au chant.
Le vers n' était pas toujours divisé en couplets. Giraud Riquier commence ainsi une longue épître au roi de Castille:
Car de grans falsetatz
Pot hom far semblar ver,
Mas dieus m' a dat saber
Que segon mon semblan
Trac lo vers adenan... (b)
Giraud Riquier: Pus dieus.

Lorsque le vers était divisé en couplets, il en avait quelquefois jusqu' à huit (1), par-fois six seulement (2), mais le plus généralement il en avait sept. (3)
(a) Mais bon vers qui faire le savait,
M' est à semblant que plus devait valoir,
C' est pourquoi j' y veux démontrer mon savoir.
(b) Car de grandes faussetés
Peut homme faire sembler vérité,
Mais Dieu m' a donné savoir
Que selon mon avis
Je fasse le vers désormais...
(1) Voy. t. 3, p. 15.
(2) Id. p. 210.
(3) Id. p. 19.
Le vers pouvait être également tout en terminaisons masculines (1), ou avoir des rimes à-la-fois masculines et féminines (2).
(1) Voy. t. 3, p. 36.
(2) Id. p. 29.
De far vers adrechurat,
E far l' ai de
mascles mots. (a)
Giraud Riquier: Ab lo temps.
Lo vers deg far en tal rima
Mascl' e
femel que ben rim. (b) (N. E. mascle y femella)
Gavaudan le Vieux: Lo vers.
(a) De faire vers ingénieux,
Et je le ferai de mâles mots.
(b) Le vers je dois faire en telle rime
Mâle et femelle qui bien rime.

Chanson, Chant.

Le mot de chanson fut souvent employé par les troubadours, comme celui de vers, pour désigner un grand nombre de leurs diverses poésies; mais la chanson était nécessairement divisée en couplets, et ce titre s' appliquait particulièrement aux pièces dont l' amour ou la louange faisaient la matière, et qui devaient être chantées. (3)
(3) Le biographe de Hugues de Saint-Cyr dit que ce poëte fit peu de chansons, parce qu' il ne fut amoureux d' aucune dame; il ajoute qu' après s' être marié, ce troubadour ne fit plus de pièces de ce genre: “Non fez gaires de las cansos, quar no fo fort enamoratz de neguna... pois qu' el ac moiller non fetz cansos.” MS. R. 7225, fol. 127.
Toutes les chansons de Giraud Riquier ont de la musique notée dans le manuscrit de d' Urfé. Voyez fol. 98 et suiv.
S' ieu sabi' aver guizardo
De chanso, si la fazia,
Ades la comensaria
Cunhdeta de motz e de so. (a)
Berenger de Palasol: S' ieu sabi'.
De far chanso m' es pres talans
Ab motz plazens et ab so guay. (b)
P. Raimond de Toulouse: Pus vey.
Farai chanso tal qu' er leu per aprendre
De motz cortes et ab avinen chan. (c)
Pierre Vidal: Per mielhs.

La chanson pouvait être faite sur un air connu. (1: Voyez le passage de la vie de Hugues Brunet, cité ci-dessus page 157.)
Chanson ai comensada
Que sera loing chantada
En est son veill, antic,
Que fetz Not de Moncada. (d) (N. E. En Ot de Moncada, N' Ot)
Guillaume de Bergedan: Chanson.
(a) Si je savais avoir récompense
De chanson, si je la faisais,
Maintenant je la commencerais
Agréable de mots et de son.
(b) De faire chanson il m' est pris desir
Avec mots plaisants et avec son gai.
(c) Je ferai chanson telle qu' elle sera facile pour apprendre
De mots courtois et avec agréable chant.
(d) Chanson j' ai commencée
Qui sera loin chantée
En ce son vieux, antique,
Que fit Not de Moncade. (N. E. Montecatheno, Moncada, Munchada, etc.)

Le mot de chant fut aussi le titre des pièces de ce genre.
Qu' ades m' agr' ops, sitot s' es bos,
Mos chans fos mielhers que non es;
Qu' aissi cum l' amors es sobrana...
Deuri' esser sobriers lo vers qu' ieu fatz
Sobre totz chans e volgutz e chantatz. (a)
Bernard de Ventadour: Ges mos chantars.
Tan mov de corteza razo
Mon chan, per que no i dei falhir. (b)
Folquet de Marseille: Tan mov.
On lit dans la vie manuscrite de Pierre d' Auvergne qu' il ne fit point de chanson, parce que de son temps aucune espèce de poésies n' avait cette dénomination. Le biographe ajoute que Giraud de Borneil fut l' inventeur de la chanson (1). Cependant le comte de Poitiers qui vivait plus de deux siècles avant ce dernier troubadour, commence une de ses pièces en disant:
Farai
chansoneta nueva. (c)
Comte de Poitiers: Farai.

(a) Parce que j' aurais besoin, quoiqu' il soit bon,
Que mon chant fût meilleur qu' il n' est;
Vû qu' ainsi comme l' amour est souveraine...
Devrait être supérieur le vers que je fais
Sur tous chants et voulus et chantés.
(b) Tant meut de courtoise raison
Mon chant, c' est pourquoi elle n' y doit manquer.
(c) Je ferai chansonnette nouvelle.
(1) “Chanso non fes neguna, que non era adonx negus chantars apelatz chansos mas vers; mas En Guiraut de Borneill fes la premeira (: premiera) chanso que anc fos faita.” MS. R. 7698, p. 189.

Le mot chansoneta n' est qu' un diminutif du mot chanso, l' un et l' autre ont la même signification. Pour qu' il ne reste aucun doute à cet égard, je citerai entre autres un passage dans lequel le poëte applique alternativement ces deux désignations à la même pièce.
Chansoneta farai, vencutz,
Pus votz m' a rendut rossilhos...
Chanso vai t' en a mon Plus Lial rendre. (a)
Raimond de Miraval: Chansoneta.
De même le mot chant était synonyme du mot chanson.
Et ab joi comensa mos chans...
Ugonet, cortes messatgiers,
Cantatz ma canson voluntiers
A la reyna dels Normans. (b)
Bernard de Ventadour: Pel dols chant.
La chanson se composait le plus ordinairement de cinq ou de six couplets (1); quelques-unes en avaient un plus grand nombre (2). Elle était en général terminée par un ou plusieurs envois; le passage suivant indique l' accompagnement des instruments.

(a) Chansonnette je ferai, vaincu,
Puisque voix m' a rendu le rossignol...
Chanson va-t'en à mon Plus Loyal rendre.
(b) Et avec joie commence mon chant...
Ugonet, courtois messager,
Chantez ma chanson volontiers
A la reine des Normands.
(1) Voy. t. 3, p. I, 12, etc.
(2) Id. p. 47, 130, etc.

Peirols,
violatz e chantatz cointamen
De ma chanso los motz e 'l so leuger. (a)
Albertet: Bon chantar.

On trouve aussi des pièces intitulées chansons, dont le dernier vers de chaque couplet est repris au commencement du couplet suivant.
De far chanso suy marritz,
Non que sabers m' en sofranha
Ni razos ni res que y tenha,
Mas quar chans non es grazitz
Ni domneys ni guays solatz
Per guaire, ni faitz honratz,
E quar silh no m vol valer
Qu' ieu dezir ses vil voler.

Qu' ieu dezir ses vil voler
De lieys que no m fos estranha... (b)
Giraud Riquier: De far chanso.

(a) Peyrols, jouez et chantez agréablement
De ma chanson les mots et le son léger.
(b) De faire chanson je suis marri,
Non que savoir m' en manque
Ni raison ni rien qui y tienne,
Mais parce que chant n' est agréé
Ni courtoisie ni gaie faveur
Pour beaucoup, ni faits honorables,
Et parce que celle ne me veut valoir
Que je desire sans vil vouloir.

Vû que je desire sans vil vouloir
De celle qui ne me fut étrangère...

Le titre de demi-chanson paraît avoir été appliqué quelquefois à des pièces lyriques composées d' un moins grand nombre de couplets que n' en avait ordinairement la chanson. Une pièce de trois couplets et un envoi, commence ainsi:

Pus que tug volon saber
Per que fas
mieia chanso,
Ieu lur en dirai lo ver,
Quar l' ai de mieia razo;
Per que dey mon chant
meytadar,
Quar tal am que no m vol amar;
E pus d' amor non ai mas la
meytatz,
Ben deu esser totz mos chans
meytadatz. (a)
(1: On remarquera sans doute que dans cet exemple l' auteur joue continuellement sur les mots demi et moitié.)
(a) Puisque tous veulent savoir
Pourquoi je fais demi-chanson,
Je leur en dirai le vrai,
C' est parce que j' en ai demi-raison;
Par quoi je dois mon chant partager,
Car telle j' aime qui ne me veut aimer;
Et puisque d' amour je n' ai que la moitié,
Bien doit être tout mon chant partagé.
Pierre Bremon: Pus que.

La demi-chanson ne désigna pas toujours une différence aussi déterminée avec la chanson. Ce titre fut également appliqué à des pièces qui avaient le nombre ordinaire de couplets dont se composait la chanson. Voici le commencement d' une pièce qui a six couplets et deux
envois.
Qui bon frug vol reculhir be semena,
C' om mal semnan non er de ben ja ricx...
Mieia chanso semnarai e mieg vers. (a) (1)
Serveri de Gironne: Qui bon frug.
(a) Qui bon fruit veut recueillir bien sème,
Vû qu' homme mal semant ne sera de bien jamais riche...
Demi-chanson je sémerai et demi-vers.
(1) N' ayant point les objets de comparaison nécessaires, il est difficile d' établir la différence que le poëte a voulu mettre entre demi-chanson et demi-vers. Néanmoins comme dans l' opposition de vers et chanson, on trouve que l' un désigne quelquefois les pièces qui devaient être récitées, et l' autre les pièces qui devaient toujours être chantées, il serait possible que l' auteur eût voulu indiquer que sa pièce était en partie destinée à être chantée, mieia chanso, et en partie à être récitée, mieg vers. Une pièce de Rambaud d' Orange composée de vers et de prose, que j' aurai occasion de rapporter ci-après, devait être dans le même genre.

Son ou Sonnet.

On peut croire que les troubadours donnèrent le titre de chanson à leurs poésies lyriques amoureuses, à cause de la musique qui était obligée dans ces sortes de pièces, auxquelles ils donnèrent de même le titre de son ou sonnet.
Par extension, le mot son ou sonnet s' appliqua généralement dans la langue romane à toute espèce de chant.
E soi m' en laisat ongan,
Car sonet d' auzel en plais, (b:
Et je m' en suis dégoûté naguères,
Car sonnet d' oiseau en plaine,)

Ni fresca flors de verjan,
Lo cossir del cor no m trais. (a)

Raimond de Miraval: Tug silh.

Il désigna sur-tout les airs des poésies lyriques.
No sap chantar qui 'l so non di
Ni vers trobar qui 'ls motz non fa. (b)
Geoffroi Rudel: No sap.
Qu' els motz non fag tug per egau
Cominalmens,
E 'l sonet, qu' ieu mezeis m' en lau,
Bos e valens. (c)
Comte de Poitiers: Pus vezem.
Leu sonetz, si cum suoill,
Voill ades en mon chan. (d)
Rambaud de Vaqueiras: Leu sonetz.
Par allusion, ce titre fut appliqué aux pièces lyriques qui étaient généralement accompagnées du son des instruments.
En aquest guai sonet leugier
Me vuelh, en chantan, esbaudir. (e)
Bernard de Ventadour: En aquest.

(a) Ni fraîche fleur de verger,
Le tourment du coeur ne m' arrache.
(b) Ne sait chanter qui le son ne dit,
Ni vers trouver qui les mots ne fait.
(c) Vû que les mots je ne fais tous par égaux
Communément,
Et le sonnet, vû que moi-même je m' en loue,
Bon et distingué.
(d) Léger sonnet, ainsi comme j' ai coutume,
Je veux maintenant en mon chant.
(e) En ce gai sonnet léger
Je me veux, en chantant, réjouir.

Un sonet m' es bel qu' espanda
Per ma dona esbaudir. (a) (1)
Raimond de Miraval: Un sonet.
(1) Le MS. de d' Urfé contient la musique de cette pièce, fol. 81.
(a) Un sonnet il m' est beau que je répande
Pour ma dame réjouir.

Du reste ces pièces appelées sonnets n' avaient aucun rapport avec l' espèce de poésie ainsi nommée depuis, et qui joint à un nombre fixe de vers une différence déterminée dans la coupe des strophes.

Couplet.

Le mot cobla, couplet, avait quelquefois l' acception qu' il a aujourd'hui.
Aissi cum es bella sil de cui chan,
E belhs son nom, sa terra e son castelh,
E belh siey dig, siey fag e siey semblan,
Vuelh mas
coblas movon totas en belh. (b)
Guillaume de Saint-Didier: Aissi cum.
(b) Ainsi comme est belle celle de qui je chante,
Et beau son nom, sa terre et son château,
Et beaux ses discours, ses faits et ses manières,
Je veux que mes couplets tournent tous en beau.

Les troubadours employèrent fréquemment ce mot pour désigner leurs poésies amoureuses quand ils en parlaient comparativement et par opposition à d' autres genres.
E m plai quant aug dir de mi: Aquest es
Tal que sap far coblas e sirventes. (c)
Gaucelm Faidit: A penas.
(c) Et me plaît quand j' entends dire de moi: Celui-là est
Tel qui sait faire couplets et sirventes.

Plusieurs passages des vies manuscrites offrent ce mot dans le même sens. Quelquefois aussi cette dénomination de couplets paraît avoir été donnée aux pièces lyriques pour lesquelles on ne faisait pas de musique
nouvelle.
“Le dauphin d' Auvergne, selon son biographe, fut un des plus preux et des plus courtois chevaliers, et celui qui composa le mieux sirventes, couplets et tensons.” (a)
“Albert Marquis réussit également dans les couplets, les sirventes et les chansons.” (2)
“Guillaume Magret fit de bonnes chansons, de bons sirventes, et de bons couplets.” (3)
“Hugues de Saint-Cyr fit de fort bonnes chansons, de bonne musique, et de bons couplets.” (4)
On peut induire de ces divers passages que le mot couplet, ainsi opposé à celui de chanson, indiquait principalement les poésies amoureuses faites sur des airs connus.

(1) “Fo uns dels plus savis cavalliers e dels plus cortes del mon... e que meilz trobet sirventes e coblas e tensos.” MS. R. 7225, fol. 186.
(2) “Sab ben far coblas e sirventes e chansos.” Id. 7225, fol. 155.
(3) “Fez bonas cansos e bons sirventes e bonas coblas.”
Id. 7225, fol. 139.
(4) “Cansos fez de fort bonas e de bos sons e de bonas coblas.”
Id. 7225, fol. 127.

Il est probable qu' il y avait peu de différence entre les mots chant, chantars, chanso, sonet, et coblas. Tous désignaient une pièce amoureuse destinée à être chantée. Quelques citations prouveront évidemment que ces termes ont souvent été employés comme synonymes.
Ja mos chantars no m' er honors
Encontra 'l ric joy qu' ai conques,
Qu' ades m' agr' ops, sitot s' es bos,
Mos chans fos mielhers que non es. (a)
Bernard de Ventadour: Ja mos chantars.
Aquest cantar poira ben esser bos,
Qu' en Monruelh comensa ma chansos. (b)
Bernard de Ventadour: Bels Monruels.
Un sonet novel fatz
Per joy e per solatz...
Chanson, quant seras lai
Mon cossir li retrai. (c)
Peyrols: Un sonet.
Aissi cum es bella sil de cui chan...
Vuelh mas coblas movon totas en belh;
E dic vos be, si ma chansos valgues (d)
Aitan cum val aiselha de cui es,
Si vensera totas cellas que son,
Cum ilh val mais que neguna del mon. (a-1)
Guillaume de Saint-Didier: Aissi cum.

(a) Jamais mon chanter ne me sera honneur
Contre la puissante joie que j' ai conquise,
Vû que maintenant j' aurais besoin, quoiqu' il soit bon,
Que mon chant fût meilleur qu' il n' est.
(b) Ce chanter pourra bien être bon,
Vû qu' en Monruel commence ma chanson.
(c) Un sonnet nouveau je fais
Par joie et par consolation...
Chanson, quand tu seras là
Mon penser lui retrace.
(d) Ainsi comme est belle celle de qui je chante
Je veux que mes couplets tournent tous en beau:
Et je vous dis bien, si ma chanson valait

Mais il n' en était pas toujours de même à l' égard des pièces appelées vers et des pièces intitulées chansons ou chants.
Le vers était un mot beaucoup plus générique que celui de chanson.
L' un semble avoir marqué souvent le genre, l' autre l' espèce. Le vers
s' appliquait à toutes sortes de poésies, la chanson était le titre de celles qui avaient du chant, et dont l' amour ou la louange faisaient le sujet.
E ges chanso non dei mais d' amor far...
Per que mon vers fas ses tot alegratge. (b)
Serveri de Gironne: Cuenda.

E pus cascus dezampara
Vers per chansos, ieu no m planc...
Can l' us vol qu' om chant d' amor
L' autre vol motz de folhor,
L' autre leu vers per entendre. (c)
Pierre Vidal: Sitot l' aura.

(a-1) Autant comme vaut celle de qui elle est,
Ainsi elle vaincrait toutes celles qui sont,
Comme elle vaut plus qu' aucune du monde.
(b) Et point chanson je ne dois plus d' amour faire...
C' est pourquoi mon vers je fais sans aucune allégresse.
(c) Et puisque chacun quitte
Vers pour chanson, je ne me plains...
Quand l' un veut qu' on chante d' amour
L' autre veut mots de folie,
L' autre facile vers pour apprendre.

J' ai dit que le vers était aussi quelquefois chanté.
Je n' essaierai point de déterminer les différences qu' il pouvait y avoir entre le vers et la chanson. Les troubadours eux-mêmes n' étaient pas d' accord sur cet objet. L' un d' eux, Aimeri de Péguilain, avoue franchement qu' il ne connaît que le nom seul de différent entre ces deux
sortes de poésies. “Cela est si vrai, ajoute-t-il, que j' ai entendu dans beaucoup de chansons des rimes masculines, et des rimes féminines dans des vers excellents et approuvés. J' ai entendu aussi des sons vifs et pressés dans les vers, et des sons lents dans les chansons; les mots de l' un et de l' autre étant d' une même étendue, et le chant d' un même ton.”
Voici le texte de ce passage; il est remarquable:
Mantatz vetz sui enqueritz
En cort, cossi vers no fatz,
Per qu' ieu vuelh si' apelatz,
E sia lurs lo chauzitz,
Chanso o vers aquest chan;
E respon als demandan,
Qu' om non troba ni sap devezio
Mas sol lo nom entre vers e chanso. (a)
(a) Maintes fois je suis enquis
En cour, comment vers je ne fais,
C' est pourquoi je veux que soit appelé,
Et soit à eux le choix,
Chanson ou vers ce chant;
Et je réponds aux demandants,
Qu' homme ne trouve ni ne sait division
Excepté seulement le nom entre vers et chanson.

Qu' ieu ai motz mascles auzitz
En chansonetas assatz,
E motz femenis pauzatz
En verses bos e grazitz;
E cortz sonetz e cochans
Ai ieu auzit en verses mans,
E chansos ai auzidas ab lonc so,
E 'ls motz d' amdos d' un gran e 'l chan d' un to. (a)
Aimeri de Péguilain: Mantas vetz.

(a)
Vû que j' ai mots mâles ouïs
En chansonnettes beaucoup,
Et mots féminins posés
En vers bons et agréés;
Et court sonnet et pressé
J' ai ouï en vers maints,
Et chansons j' ai ouïes avec long son,
Et les mots des deux d' une étendue et le chant d' un ton.

On pourrait néanmoins conclure de cette citation que le plus ordinairement la chanson avait des rimes féminines, et que les rimes masculines au contraire dominaient généralement dans les pièces appelées vers. Il paraît au reste que l' une et l' autre de ces rimes étaient admises indistinctement dans ces deux sortes de compositions. Pierre Cardinal nous en fournit une preuve dans un passage où il s' attribue le mérite d' avoir fait le premier un vers tout en rimes masculines: non qu' il ait été le premier en effet, puisque le comte de Poitiers a deux pièces de ce genre dans la même forme, mais on peut en induire justement que cette manière de composer le vers n' était pas très commune parmi les troubadours.

Pos tan pot valer castier,
Ben voill qu' en mo vers sia mes,
E no i aura mas motz mascles,
E par me sia lo primier. (a)
Pierre Cardinal: Al nom.


(a) Puisque tant peut valoir instruction,
Bien je veux qu' en mon vers elle soit mise,
Et il n' y aura que mots mâles,
Et il me paraît que je sois le premier.

Planh ou complainte.

Les troubadours donnèrent le nom de planh, complainte, à leurs pièces dans lesquelles ils célébraient la mémoire d' une amante, d' un ami, d' un bienfaiteur, ou déploraient des calamités publiques. La complainte, presque toujours composée en vers de dix ou de douze syllabes, avait généralement les formes de la chanson; elle était divisée en couplets, et paraît avoir été destinée à être chantée. (1: Voyez la musique de ces sortes de pièces, MS. de d' Urfé, fol. 100, etc.)
Un mêlange touchant d' amour et de douleur, de piété et de résignation, une teinte mélancolique et tendre caractérisent ce genre de poésie dans lequel la sensibilité habituelle des troubadours les rendait si propres à réussir. (2: Tome 3, p. 167, 428.)
Plusieurs d' entre eux, après avoir consacré leur talent à vanter les qualités de la dame dont ils avaient fait choix et à laquelle ils rapportaient, durant sa vie, toutes leurs pensées, toutes leurs espérances, tout leur bonheur, remplirent le pieux devoir de la célébrer encore après sa mort, et de consacrer dans des chants plaintifs les regrets et les derniers vœux de leur cœur. Quelques-uns même, exemples touchants de constance et d' amour, en perdant leur amante perdirent aussi le goût des vers, de la galanterie et du monde.
“Pons de Capdueil, inconsolable de la mort de sa dame, la belle Azalaïs de Mercœur, exhale son désespoir dans une tendre complainte (1: Tome 3, p. 189.), et passant ensuite outre mer, il anime le zèle des croisés par ses exhortations et par son exemple, et trouve dans une mort glorieuse la fin de sa douleur.” (2: “Amet per amor ma dona N' Azalais de Mercuer... Tan quant ella visquet non amet autra, e quant ella fon morta el se crozet e paset outra mar, e lai moric.” MS. R. 7698, p. 205.)
“Saïl de Scola pleure son amante, et désertant les cours, il se retire à Bergerac sa patrie, et renonce pour toujours au chant, à la poésie et à la gloire.” (3: “E quant ella moric el se rendet a Bragairac, e 'l laisset lo trobar e 'l cantar.” MS. R. 7225, fol. 107.)
Quelques autres troubadours fuyant le monde désenchanté pour eux, s' ensevelissent dans la solitude des cloîtres, et cherchent dans les pratiques de la dévotion un adoucissement à l' amertume de leurs regrets.
“Perdigon, effrayé des coups multipliés que la mort avait frappés autour de lui, et regrettant à-la-fois les objets de son amour, de sa reconnaissance et de son amitié, se retira dans l' ordre de Cîteaux.”
(1: “Mortz li tolc las bonas aventuras... qu' el perdet los amics e las amigas... et en aissi se rendet el orde de Sistel, e lai el muric.”
MS. R. 7225, fol. 49.)
Ce fut aussi dans l' ordre de Cîteaux que se retira Folquet de Marseille, après la perte de ses illustres protecteurs. (2: “Avenc si que la dona muric... dont el per tristeza de la soa dona e dels prinses qu' eron mortz, abandonet lo mon e se rendet a l' orde de Sistel.” MS. R. 7698, p. 197.)
Conversion mémorable, qui excitant bientôt son imagination bouillante, et égarant son zèle trop ardent, lui acquit une si triste célébrité par les persécutions violentes qu' il exerça contre les Albigeois et contre le malheureux comte de Toulouse!
Cette ardeur immodérée, ce zèle, cet enthousiasme religieux, échauffèrent quelquefois aussi le talent élégiaque des troubadours, et leur firent élever la complainte à des sujets plus hauts, plus importants que des afflictions personnelles. C' est ainsi que par des chants de douleur ils déplorèrent souvent les calamités publiques, la captivité ou la perte des rois chrétiens, les vicissitudes de la guerre, les malheurs de Jérusalem, le Saint-Sépulcre livré aux profanations des infidèles, et sur-tout les tristes revers des armées de la croix.
Nos manuscrits contiennent dans ce genre un assez grand nombre de pièces remarquables. Je choisirai de préférence celle que fit Bertrand de Born sur la mort prématurée du jeune roi d' Angleterre, fils de Henri II. On remarquera sans doute l' art avec lequel le poëte ramène dans chaque couplet les mots qui expriment sa douleur et le nom chéri du prince dont il pleure la perte récente.

Si tut li dol e 'l plor e 'l marrimen
E las dolors e 'l dan e 'l caitivier
Que hom agues en est segle dolen
Fosson emsems, semblaran tut leugier
Contra la mort del jove rei
engles,
Don reman pretz e jovent doloiros,
E 'l mon escurs e tenhs e tenebros,
Sem de tot joi, plen de tristor e d' ira.
Dolent e trist e plen de marrimen
Son remanzut li cortes soudadier
E 'l trobador e 'l joglar avinen,
Trop an agut en mort mortal guerier,
Que tolt lor a lo joven rei engles
Vas cui eran li plus larc cobeitos:
Ja non er mais, ni non crezas que fos
Vas aquest dan el segle plors ni ira.
Estenta mort, plena de marrimen,
Vanar te pods, qu' el melhor cavalier
As tolt al mon qu' anc fos de nulha gen!
Quar non es res qu' a pretz aia mestier
Que tot no fos el jove rei engles;
E fora miels, s' a dieu plagues razos,
Que visques el que mant autre envios
Qu' anc no feron als pros mas dol et ira.
D' aquest segle flac, plen de marrimen,
S' amor s' en vai, son joi teinh mensongier,
Que ren no i a que non torn en cozen;
Totz jorns veiretz que val mens huei que ier:
Cascun se mir el jove rei engles
Qu' era del mon lo plus valens dels pros,
Ar es anatz son gen cor amoros,
Dont es dolors e desconort et ira.
Celui que plac per nostre marrimen
Venir el mon, e nos trais d' encombrier,
E receup mort a nostre salvamen,
Co a senhor humils e dreiturier
Clamen merce, qu' al jove rei engles
Perdon, s' il platz, si com es vers perdos,
E 'l fassa estar ab onratz companhos
Lai on anc dol non ac ne i aura ira.


Si tous les deuils et les pleurs et les afflictions
Et les douleurs et les dommages et les misères
Qu' on eut en ce siècle dolent
Étaient ensemble, ils sembleraient tous légers
Contre la mort du jeune roi anglais,
D' où reste le mérite et l' honneur douloureux,
Et le monde obscur et teint et ténébreux,
Privé de joie, plein de tristesse et de désespoir.
Dolents et tristes et pleins d' affliction
Sont demeurés les courtois soldats
Et les troubadours et les jongleurs avenants,
Trop ils ont eu dans la mort mortelle ennemie,
Vû que enlevé leur a le jeune roi anglais
En comparaison de qui étaient les plus généreux avares:
Jamais il ne sera, ni ne croyez que fût
Pour cette perte au siècle assez de pleurs ni de désespoir.
Cruelle mort, pleine d' affliction,
Vanter tu te peux, vû que le meilleur chevalier
Tu as enlevé au monde qui jamais fût d' aucune nation!
Car il n' est rien qui à mérite ait rapport
Qui tout ne fût au jeune roi anglais;
Et il serait mieux, si à Dieu plaisait raison,
Que vécût lui que maints autres envieux
Qui jamais ne firent aux preux que deuil et désespoir.
De ce siècle lâche, plein d' affliction,
Si l' amour s' en va, son bonheur je tiens mensonger,
Vû que rien n' y a qui ne tourne en souffrance;
Tous les jours vous verrez que vaut moins aujourd'hui que hier:
Que chacun se contemple au jeune roi anglais
Qui était du monde le plus vaillant des preux,
Maintenant est parti son gentil cœur aimant,
D' où est douleur, découragement et désespoir.
A celui à qui il plut à cause de notre affliction
Venir au monde, et qui nous arracha d' encombre,
Et reçut mort pour notre salut,
Comme à seigneur indulgent et droiturier
Crions merci, afin qu' au jeune roi anglais
Il pardonne, s' il lui plaît, ainsi comme il est vrai pardon,
Et le fasse être avec honorables compagnons
Là où jamais deuil n' y eut ni y aura tristesse.

La tenson.

La tenson était une pièce (1) en dialogue dans laquelle ordinairement deux interlocuteurs défendaient tour-à-tour et par couplets de même mesure et en rimes semblables, leur opinion contradictoire sur diverses questions d' amour, de chevalerie, de morale, etc.
Le dialogue des tensons était généralement partagé en couplets pairs suivis de deux envois, afin que chaque contendant eût un avantage égal dans l' attaque et dans la réplique. Ce dialogue était aussi quelquefois divisé par distiques et même vers par vers.
(1) On verra ci-après, p. 195, que la tenson pouvait être formée de deux pièces différentes.
La question qui faisait la matière de la tenson demeurait souvent indécise, et chaque interlocuteur, après avoir fait briller plus ou moins la finesse ou la subtilité de son esprit, s' en tenait communément à son opinion. Il arrivait aussi par-fois que le sujet proposé était soumis, après la discussion, ou à des cours d' amour ou au jugement d' arbitres choisis par les deux poëtes. Une tenson entre Giraud Riquier et Guillaume de Mur contient à-la-fois la nomination des arbitres et le jugement qui fut rendu.

Guiraut, sabers vos falh, et ieu dic ver,
Que ja del rey no say passera 'ls ports
N Anfos sos laus pels sieus que say s' espan;
E mo senher Enricx jutje ns en chantan.
Guillems, lo reys vol als sieus pron tener
Et als autres per bon pretz, ab esfortz
Vos comparatz a manieyra d' efan;
E 'l coms joves puesca 'n dir son talan.

Jutjamen.

Guillems m' a dat e Guiraut pensamen
De lur tenso jutjar, don m' an somos;
En razos es l' us a l' autre ginhos
D' est dos baros que donan engalmen:
Guillems mante sel c' als estranhs valer
Vol, non als sieus, don sa razos es fortz;
E Guiraut, sel c' als sieus fa be tot l' an,
Et als estranhs non ten per pauc ni gran.
E nos, avem volgut cosselh aver,
E dir lo dreg; e dizem, que conortz
Es de pretz dar e bos faitz on que an,
Mas pus fin pretz a selh qu' als sieus l' espan. (a)
Guillaume de Mur et Giraud Riquier: Guiraut Riquier segon.

(a) Et nous, avons voulu conseil avoir,
Et dire le droit; et nous disons, que honorable
Est de prix donner et bienfait où qu' il aille,
Mais que plus haut mérite a celui qui aux siens le répand.
Giraud, savoir vous manque, et je dis vrai,
Vû que jamais du roi ne ici passera les ports
Guillems mante sel c' als estranhs valer
Vol, non als sieus, don sa razos es fortz;
Seigneur Alphonse sa louange par les siens qui ici se répand;
Et que mon seigneur Henri juge nous en chantant.
Guillaume, le roi veut aux siens profit tenir
Et aux autres par bon prix, avec effort
Vous comparez à manière d' enfant;
Et que le comte jeune en puisse dire son desir.

Jugement.
Guillaume m' a donné et Giraud pensée
De leur tenson juger, dont ils m' ont sommé;
En raison est l' un à l' autre ingénieux
De ces deux barons qui donnent également:
Guillaume maintient celui qui aux étrangers valoir
Veut, non aux siens, d' où sa raison est forte;
Et Giraud, celui qui aux siens fait bien tout l' an,
Et aux étrangers ne tient pour peu ni beaucoup.


La tenson n' était pas toujours présentée sous la forme d' une question; elle était quelquefois une satire dialoguée entre deux personnages, qui se faisaient mutuellement des reproches hardis et injurieux, et dont chacun attaquait et combattait l' autre dans des couplets ordinairement improvisés, toujours sur une même mesure et sur les mêmes rimes.
Par-fois aussi elle contenait des plaintes amoureuses que des amants s' adressaient tour-à-tour, ou que l' un d' eux seulement adressait à l' autre. Voici un exemple d' une tenson de ce dernier genre entre la comtesse de Die et Rambaud d' Orange; on pourrait en quelque sorte la regarder comme une imitation du charmant dialogue d' Horace avec Lydie: Donec gratus eram tibi, etc.

Amicx, ab gran cossirier
Sui per vos et en greu pena,
E del mal qu' ieu en suffier (b)
No cre que vos sentatz guaire;
Doncx, per que us metetz amaire
Pus a me laissatz tot lo mal?
Quar abduy no 'l partem egual.

Domna, amors a tal mestier,
Pus dos amicx encadena,
Qu' el mal qu' an e l' alegrier
Senta quecx a son veiaire;
Qu' ieu pens, e no sui guabaire,
Que la dura dolor coral
Ai eu tota a mon cabal.
Amicx, s' acsetz un cartier
De la dolor que m malmena
Be viratz mon encombrier;
Mas no us cal del mieu dan guaire,
Que quan no m' en puesc estraire,
Cum que m' an, vos es cominal
An me ben o mal atretal.

Domna, quar yst lauzengier
Que m' an tout sen et alena,
Son vostr' anguoyssos guerrier,
Lays m' en, non per talan vaire,
Quar no us sui pres, qu' ab lor braire
Vos an bastit tal joc mortal
Que no y jauzem jauzen jornal.

Amicx, nulh grat no us refier,
Quar ja 'l mieus dan vos refrena
De vezer me que us enquier;
E, si vos faitz plus guardaire
Del mieu dan qu' ieu no vuelh faire,
Be us tenc per sobre plus leyal
Que no son silh de l' Espital.

Domna, ieu tem a sobrier,
Qu' aur perdi, e vos, arena,
Que per dig de lauzengier
Nostr’ amor tornes en caire;
Per so dey tener en guaire
Trop plus que vos per sanh Marsal.
Quar etz la res que mais me val.

Amicx, tan vos sai lauzengier
E fait d’ amorosa mena
Qu' ieu cug que de cavalier
Siatz devengutz camjaire;
E deg vos o ben retraire,
Quar ben paretz que pessetz d’ al,
Pos del mieu pensamen no us cal.

Domna, jamais esparvier
No port, ni cas ab cerena,
S' anc pueys que m detz joi entier
Fuy de nulh' autra enquistaire;
Ni no suy aital bauzaire;
Mas per enveia 'l deslial
M' o alevon e m fan venal.

Amicx, creirai vos per aital,
Qu' aissi us aya tos temps leyal.

Domna, aissi m' auretz leyal,
Que jamais non pensarai d' al. (a)

(b) Ami, avec grand tourment
Je suis par vous et en griève peine,
Et du mal que j' en souffre

Je ne crois que vous sentiez guère;
Donc, pourquoi vous mettez-vous amant
Puisque à moi vous laissez tout le mal?
Car tous deux ne le partageons également.

Dame, amour a tel métier,
Lorsque deux amis il enchaîne,
Que le mal qu' ils ont et l' allégresse
Sente chacun à sa manière;
Vû que je pense, et je ne suis trompeur,
Que la dure douleur cordiale
J' ai toute à mon cheptel.

Ami, si vous aviez un quartier
De la douleur qui me malmène
Bien vous verriez mon encombre;
Mais ne vous chaut du mien dommage guère,
Vû que quand je ne m' en puis arracher,
Comment que j' aille, il vous est semblable
Que j' aille bien ou mal également.

Dame, attendu que ces médisants
Qui m' ont ôté sens et haleine,
Sont vos tourmentants ennemis,
Je m' en quitte, non par desir variable,
Parce que je ne vous suis près, vû qu' avec leur braillement
Ils vous ont dressé tel jeu mortel
Que nous n' y jouissons d' heureux jour.

Ami, nul gré je ne vous accorde,
Car que jamais le mien dommage ne vous empêche
De voir moi qui vous enquière;
Et, si vous vous faites plus gardien
Du mien dommage que je ne veux faire,
Bien je vous tiens pour beaucoup plus loyal
Que ne sont ceux de l' Hôpital.

Dame, je crains à l’ excès,
Vû qu’ or je perds, et vous, arêne,
Que par les dits des médisants
Notre amour tournât en biais;
Pour cela je dois tenir pour beaucoup
Bien plus que vous par saint Martial,
Car vous êtes la chose qui plus me vaut.

Ami, tant je vous sais louangeur
Et fait d' amoureuse conduite
Que je crois que de chevalier
Vous soyez devenu volage;
Et je dois vous le bien retracer,
Car bien il paraît que vous pensez d’ autre,
Puisque de mon penser il ne vous chaut.

Dame, que jamais épervier
Je ne porte, ni ne chasse avec beau temps,
Si jamais depuis que vous me donnâtes joie entière
Je fus de nulle autre solliciteur;
Et je ne suis tel trompeur;
Mais par envie les déloyaux
Me le supposent et me font venal.

Ami, je vous croirai pour tel,
Pourvû qu' ainsi je vous aie en tout temps pour loyal.
Dame, ainsi vous m' aurez loyal.
Vû que jamais je ne pensarai d' autre.

Il est probable que des tensons étaient composées quelquefois par un seul et même poëte qui se servait alors de cette forme pour louer plus adroitement sa maîtresse ou le seigneur dont il était protégé. C' est ainsi qu' on trouve également des exemples de tensons allégoriques entre un amant et un oiseau, ou même avec un être moral personnifié. (1: Tome 3, p. 279.)
Mais il n' est pas permis de douter que ces sortes de pièces ne fussent aussi l' ouvrage de troubadours différents. On trouve en effet dans plusieurs tensons des injures, des accusations, des reproches qui ne peuvent avoir été dictés que par la violence de la haine, ou par l' âpreté d' une franchise grossière. On en jugera par les deux couplets suivants extraits d' une tenson entre Albert, marquis de Malespine, et Rambaud de Vaqueiras. (1)
Rambaud lui reproche d' avoir volé sur les grands chemins.
Albert répond, et reproche à Rambaud son extrême dénuement.
Per dieu, Raymbautz, de so us port guerentia
Que mantas vetz per talen de donar
Ay aver tol, e non per manentia
Ni per thesaur qu' eu volgues amassar;
Mas vos ai vist cen vetz per Lombardia
Anar a pe a ley de croy joglar,
Paure d' aver e malastrucx d' amia;
E fera us pro qu' ie us dones a manjar:
E membre vos co us trobes a Pavia.
(a: Pauvre d' avoir et malheureux d' amie;
Et il vous fut profit que je vous donnasse à manger:
Et souvenez-vous comment je vous trouvai à Pavie.


Par Dieu, Rambaud, de cela je vous porte garantie
Que maintes fois par desir de donner
J' ai les biens enlevé, et non par enrichissement
Ni par trésor que j' en voulusse amasser;
Mais je vous ai vu cent fois par la Lombardie
Aller à pied à l' instar de méchant jongleur,
(1) Parmi les diverses pièces qui nous restent de ce même Rambaud de Vaqueiras, on trouve une tenson entre lui et une femme génoise.
Elle commence par ce vers: “Bella tant vos ai pregada”. Le langage du poëte est tour-à-tour affectueux, tendre, flatteur, et les réponses de son interlocutrice, qui sont en
langue génoise, ne contiennent que des invectives et des paroles dures et humiliantes non seulement pour Rambaud de Vaqueiras, mais encore pour les provençaux. Il serait possible toutefois que cette tenson eût été composée par le troubadour seul, et qu' il se fût servi ingénieusement de ce cadre pour peindre à-la-fois la grossièreté naïve des femmes génoises, et l' esprit public de cette nation à l' égard des Provençaux.

Dans un des couplets suivants Rambaud de Vaqueiras répond:
Albertz Marques, tota vostr' esperansa
Es en trair et en faire paniers
Enves totz sels qu' ab vos an acordansa,
E que us servon de grat e voluntiers;
Vos non tenetz sagramen ni fiansa:
E s' ieu no val per armas Olivier,
Vos no valetz Rollan, a ma semblansa,
Que Plasensa no us laisa Castanhier,
E tol vos terra e non prendes venjansa. (b) Etc.
Albert Marquis et Rambaud de Vaqueiras: Ara m digatz.
Albert Marquis, toute votre espérance
Est en trahir et en faire des panneaux
Envers tous ceux qui avec vous ont accord,
Et qui vous servent de gré et volontiers;
Vous ne tenez serment ni fidélité:
Et si je ne vaux pour armes Olivier,
Vous ne valez Roland, à mon avis,
Vû que Plaisance ne vous laisse Castagnier,
Et vous enlève terre et n' en prenez vengeance.

Les monuments du temps indiquent quelquefois les auteurs qui ont travaillé concurremment à ces sortes d' ouvrages.
“Hugues de Saint-Cyr acquit de la célébrité en composant plusieurs tensons et un grand nombre de couplets avec le comte de Rodez, le vicomte de Turenne, et le dauphin d' Auvergne.” (1: “E 'l coms de Rodes e 'l vescoms de Torena si 'l leverent molt a la joglaria com las tensos e com las coblas que 'l feiren com lui, e 'l bons dalfins d' Alverne.” M. R. 7225, fol. 127.)
“Geoffroi et Rainaud de Pons composaient ensemble des pièces de ce genre.” (2: “Jaufre de Pon... fazia tensos com Rainautz de Pon.” Id. 7225, fol. 153.)
Je trouve encore une nouvelle preuve dans un exemple particulier de tenson entre Gaucelm Faidit et le dauphin d' Auvergne. (3: Elle est sous le nom de Hugues et de Bausan dans le MS. de d' Urfé.)
Cette tenson forme deux pièces distinctes qui ont un même nombre de couplets, et dont les vers de mesure semblable ont des rimes différentes.
Dans l' une des pièces, Gaucelm Faidit propose quatre questions de galanterie à résoudre au dauphin; en voici le premier couplet:
Dalfins, respondetz me, si us platz,
Tot savis es acosselhatz,
E s' avetz bona ententio,
Ar entendetz en ma tenso
Q' ie us part, e vos aiatz los datz;
E chauzes de catr' amistatz
Laqual val mais tota sazo.
Gaucelm Faidit: Dalfins.
(a: Que je vous propose, et vous ayez les dés;
Et choisissez de quatre amitiés
Laquelle vaut plus en toute saison.)

Dauphin, répondez-moi, s' il vous plaît,
Tout sage est prudent,
Et si vous avez bonne intention,
Maintenant entendez en ma tenson

Dans l' autre pièce le dauphin répond et discute les différentes questions que lui a proposées Gaucelm Faidit; j' en citerai de même le premier couplet:
Gaucelm, car m' avez ensenhat,
Trobaretz leu s' en es foudat,
Que d' ayso on es en error
Vos esclairarai la brunor,
Qu' ieu ai lo mestier avezat
D' amor, e vos, tot oblidat;
Que res no sabes vas on cor.
Le dauphin d' Auvergne: Gaucelm.
(b: Gaucelm, puisque vous m' avez enseigné,
Vous trouverez bientôt s' il en est folie,
Vû que de cela où vous êtes en doute
Je vous éclaircirai le brouillard,
Attendu que j' ai le métier accoutumé
D' amour, et vous, tout oublié;
Vû que rien vous ne savez vers où court.)

Outre la dénomination de tenson, les troubadours donnèrent aussi à ces sortes de pièces le titre de
Contencio, mot latin qui a vraisemblablement formé l' expression de tenson.
De même, par allusion à la forme dialoguée de ce genre de poésie, et à la manière dont le sujet était souvent proposé, on les nomma aussi Partimen, division, du verbe Partir, séparer, qui fut souvent employé dans le sens de diviser une question proposée.
E si m partetz un juec d' amor,
No sui tan fatz
No sapcha triar lo melhor
Entr' els malvats. (a:
Et si vous me proposez un jeu d' amour,
Je ne suis si sot
Que je ne sache trier le meilleur
Entre les mauvais.)
Comte de Poitiers: Ben vuelh.
Ben sai partir, Bertran, e vos mal prendre. (b:
Bien je sais proposer, Bertrand, et vous mal choisir.)
Sordel et Bertrand: Lo joi.

Le titre de Partimen s' appliqua particulièrement aux tensons qui avaient pour objet la discussion d' une question d' amour.
On les nomma aussi jocx partitz, jeu-parti, ou simplement partia, partie.
N Ugo, ben feiratz jocx partitz,
Si trobassetz bon chausidor. (c:
Seigneur Hugues, bien vous feriez jeu-parti,
Si vous trouviez bon adversaire.)
Hugues de Saint-Cyr et Bertrand de Saint Felix: Diguatz Bertran.


Sordel, lo ricx coms prezatz...
Proensals jutge, si 'l platz,
Esta notra partia. (a:
Sordel, le riche comte prisé...
Provençal juge, s' il lui plaît,
Cette notre partie.)
Guillaume de Montagnagout et Sordel: Senhe' 'N Sordel.

Lorsque la tenson avait plus de deux interlocuteurs, elle prenait alors généralement le titre de Torneyamen, tournoy, tournoyement; ce nom indiquait que chaque personnage répondait tour-à-tour aux autres, et réfutait leur avis sur la question proposée en défendant le sien.
Les pièces de ce genre sont rares. (1: Le Torneyamen était aussi désigné quelquefois par le nom générique de tenson. Ainsi, dans celui entre Rambaud de Vaqueiras, Perdigon, et le seigneur Aimar, on trouve ce vers:
A mo senhor vey qu' enueia 'l tensos.
(* A mon seigneur je vois qu' ennuie la tenson.)
Senher N Aimar.)

J' en citerai une composée, selon les vies manuscrites, à l' occasion d' une aventure piquante dont voici le détail:
Savari de Mauléon, riche baron du Poitou, aimait une noble dame de Gascogne, femme du vicomte Gavaret, seigneur de Langon et de Saint-Macaire. Le poëte la désigne sous le nom de Guillemette de Benagues. Savari croyait être payé de retour, mais la vicomtesse en secret avait aussi laissé concevoir la même espérance à Élias Rudel, seigneur de Bergerac, et à Geoffroi Rudel de Blaye. Un jour que les trois chevaliers étaient auprès d' elle, et la priaient d' amour, la vicomtesse habile en coquetterie eut l' adresse de les contenter à l' insu les uns des autres: Geoffroi Rudel était assis devant elle, il obtint pour faveur des regards amoureux; elle serra tendrement la main d' Élias de Bergerac, tandis que son pied pressait légèrement le pied de Savari de Mauléon. Aucun ne soupçonna la faveur accordée à ses rivaux, mais, dès qu' ils eurent pris congé de la dame, Élias et Geoffroi s' en vantèrent; Savari justement irrité garda le silence; croyant néanmoins avoir été le mieux partagé, il consulta Hugues de la Bachélerie et Gaucelm Faidit, pour savoir auquel des trois la vicomtesse, qu' il ne nomma pas, avait témoigné le plus d' amour. C' est le sujet du Torneyamen suivant:

Savarics de Malleo.

Gaucelms, tres jocx enamoratz
Partisc a vos et a 'N Ugo;
E quascus prendetz lo plus bo
E layssatz me qual que us vulhatz:
Qu' una domn' a tres preyadors,
E destrenh la tan lor amors
Que, quan tug trey li son denan,
A quascun fai d' amor semblan;
L' un esguard' amorosamen,
L' autr' estrenh la man doussamen,
Al terz caussiga 'l pe rizen:
Diguatz al qual, pus aissi es,
Fai maior amor de totz tres.

Gaucelm Faidit.


Senher Savarics, ben sapchatz
Que l' amics recep plus gen do
Qu' es francamen, ses cor fello,
Dels belhs huelhs plazens esguardatz;
Del cor mov aquella doussors,
Per qu' es cen tans maier l' amors;
E de la man tener dic tan
Que non li ten ni pro ni dan,

Qu' aital plazer cominalmen
Fai domna per aculhimen;
E del caussiguar non enten
Que la domn’ amor li fezes,
Ni deu per amor esser pres.

Ugo de la Bacalaria.

Gaucelms, dizetz so que vos platz,
For que non mantenetz razo,
Qu' en l’ esguar non conosc nulh pro
A l’ amic que vos razonatz,
E s’ el i enten es folhors,
Que l’ uelh guardon luy et ailhors,
E nulh autre poder non an;
Mas quan la blanca mas ses guan
Estrenh son amic doussamen,
L' amors mov del cor e del sen:
En Savaric, quar part tan gen,
Mantengua 'l caussiguar cortes
Del pe, qu' ieu no 'l mantenrai ges.

Savarics de Malleo.


N Ugo, pus lo mielhs mi laissatz,
Mantenrai l' ieu ses dir de no:
Donc, dic qu' el caussiguar que fo
Faitz del pe fo fin' amistatz
Celada de lauzenjadors;
E par ben, pois aitals secors
Pres l' amics rizen, jauzian,
Que l' amors fo ses tot enjan:
E qui 'l tener de la man pren
Per maior amor, fai non sen;
E d’ En Gaucelm no m’ es parven
Que l' esguart per meilhor prezes,
Si tan com ditz d’ amor saubes.

Gaucelm Faidit.


Senher, vos que l’ esguart blasmatz
Dels huelhs e lor plazen faisso,
No sabetz que messagier so
Del cor que los a enviatz,
Q’ uelh descobron als amadors
So que reten en cor paors;
Donc, totz los plazers d’ amor fan:
E mantas vetz rizen, guaban,
Caussiga 'l pe a manta gen
Domna, ses autr’ entendemen:
En Ugo mante fallimen,
Qu' el tener de man non es res,
Ni non crey qu' anc d' amor mogues.

Ugo de la Bacalaria.


Gaucelms, encontr’ amor parlatz
Vos e 'l senher de Malleo,
E pareis ben a la tenso;
Qu’ els huelhs que vos avetz triatz,
E que razonatz per meilhors,
An trahitz manhs entendedors;
E de la domn’ ab cor truan,
Si m caussiguava 'l pe un an,
Non auria mon cor jauzen;
E de la man es ses conten
Que l’ estrenhers val per un cen,
Quar ja, si al cor no plagues,
L’ amors no l’ agra 'l man trames.
Savarics de Malleo.


Gaucelms, vencutz etz el conten
Vos et En Ugo certamen,
E vuelh qu' en fassa 'l jutjamen
Mos Garda Cors que m' a conques,
E Na Maria on bos pretz es.

Gaucelm Faidit.

Senher, vencutz no sui nien,
Et al jutjar er ben parven;
Per qu' ieu vuelh que y sia eyssamen
Na Guillelma de Benagues
Ab sos digz amoros cortes.

Ugo de la Bacalaria.

Gaucelms, tant ai razo valen
Qu' amdos vos fors', e mi defen;
E sai n' una ab cor plazen
En qu' el jutjamen fora mes,
Mas pro vey qu' en i a de tres.

Savari de Mauléon.


Gaucelm, trois jeux amoureux
Je propose à vous et au seigneur Hugues;
Et chacun prenez le meilleur
Et laissez-moi quel que vous veuillez:
Vû qu' une dame a trois solliciteurs,
Et étreint la tant leur amour
Que, quand tous trois lui sont devant,
A chacun elle fait d' amour semblant;
L' un elle regarde amoureusement,
A l' autre elle serre la main doucement,
Au troisième elle presse le pied en riant:
Dites auquel, puisque ainsi est,
Elle fait plus grande amour de tous trois.

Gaucelm Faidit.

Seigneur Savari, bien sachez
Que l' ami reçoit plus gentil don
Qui est franchement, sans cœur félon,
Des beaux yeux plaisants regardé;
Du cœur vient cette douceur,
C' est pourquoi est cent fois plus grande l' amour;
Et de la main tenir je dis autant
Que ne lui tient ni profit ni dommage,
Vû que tel plaisir communément
Fait dame pour accueil;
Et du presser le pied je n’ entends
Que la dame amour lui fit,
Ni ne doit pour amour être pris.

Hugues de la Bachélerie.

Gaucelm, vous dites ce qui vous plaît,
Fors que vous ne maintenez raison,
Vû qu’ en le regard je ne connais nul profit
À l’ ami que vous défendez,
Et s’ il y entend c’ est folie,
Vû que les yeux regardent lui et ailleurs,
Et nul autre pouvoir n’ ont;
Mais quand la blanche main sans gant
Presse son ami doucement,
L' amour vient du cœur et du sens:
Que le seigneur Savari, puisqu' il propose si bien,
Maintienne le presser courtois
Du pied, vû que je ne le maintiendrai point.

Savari de Mauléon.


Seigneur Hugues, puisque le mieux vous me laissez,
Je le maintiendrai sans dire de non:
Donc, je dis que le presser qui fut
Fait du pied fut fine amitié
Celée de médisants;
Et paraît bien, puisque tel secours
Prit l' ami riant, jouissant,
Que l' amour fut sans toute tromperie:
Et qui le tenir de la main prend
Pour plus grande amour, fait non-sens;
Et du seigneur Gaucelm ne m' est apparent
Que le regard pour meilleur il prisât,
Si tant comme dit d' amour il savait.


Gaucelm Faidit.

Seigneur, vous qui le regard blâmez
Des yeux et leur plaisante façon,
Vous ne savez que messagers ils sont
Du cœur qui les a envoyés,
Vû que les yeux découvrent aux amants
Ce que retient en cœur la peur;
Donc, tous les plaisirs d’ amour ils font:
Et maintes fois riant, se moquant,
Presse le pied à mainte gent
Dame, sans autre intention:
Le seigneur Hugues maintient erreur,
Vû que le tenir de main n’ est rien,
Et je ne crois pas que jamais d' amour il vînt.

Hugues de la Bachélerie.

Gaucelm, contre l’ amour vous parlez
Vous et le seigneur de Mauléon,
Et il paraît bien à la tenson;
Vû que les yeux que vous avez choisis,
Et que vous défendez pour meilleurs,
Ont trahi maints amants;
Et de la dame avec cœur avide,
Si elle me pressait le pied un an,
Je n’ en aurais mon cœur joyeux;
Et de la main il est sans contestation
Que le serrement vaut cent fois plus,
Car jamais, si au cœur ne plaisait,
L' amour ne lui aurait le commandement transmis.

Savari de Mauléon.


Gaucelm, vaincu vous êtes à la discussion
Vous et le seigneur Hugues certainement,
Et je veux qu' en fasse le jugement
Mon Garde-Coeur qui m' a conquis,
Et dame Marie où bon prix est.

Gaucelm Faidit.

Seigneur, vaincu je ne suis nullement,
Et au juger sera bien paraissant;
C' est pourquoi je veux que y soit également
Dame Guillemette de Benagues
Avec ses dits amoureux courtois.

Hugues de la Bachélerie.

Gaucelm, tant j' ai raison puissante
Que tous deux je vous force, et je me défends;
Et j' en sais une avec coeur plaisant
En qui le jugement serait mis,
Mais assez je vois qu' il y en a de trois.


Le sirvente.

Il reste des troubadours beaucoup de sirventes, pièces satiriques qui étaient généralement divisées en couplets, et pouvaient être chantées. (1: On a vu ci-dessus, p. 157, que Rainols d' Apt avait composé des airs nouveaux pour tous ses sirventes. Le sirvente chanté était aussi quelquefois appelé chanson: Hugues de Saint-Cyr commence une diatribe contre le comte de Vérone par ces vers:
Canson, que leu per entendre
Et avinen per cantar...
(*: Chanson, qui facile pour entendre
Et agréable pour chanter...)
Hugues de Saint-Cyr: Canson.
Le manuscrit de d' Urfé contient la musique de plusieurs sirventes; voy. fol. 65, etc.)

Ab nov cor et ab novel son
Voill un nov sirventes bastir.
(b: Avec nouvelle ardeur et avec nouveau son
Je veux un nouveau sirvente bâtir.)
Gaucelm Faidit: Ab nov cor.

Sirventes vuelh far
En est so que m' agensa.
(c: Sirvente je veux faire
En ce son qui me plaît.)
Guillaume Figueiras: Sirventes.

Il est vraisemblable que ce genre de poésie fut d' abord pour les troubadours un moyen d' exprimer leurs passions haineuses contre ceux qui les avaient excitées; mais il servit bientôt à censurer les désordres des différentes classes de la société, à reprocher aux seigneurs, aux souverains eux-mêmes leurs vexations, leurs torts, leurs erreurs, et le sirvente devint alors une arme redoutable avec laquelle ces poëtes attaquaient leurs ennemis personnels, ou poursuivaient sans ménagement les rois, le clergé, la noblesse, les femmes, la bourgeoisie. (1: On trouve quelques exemples de sirventes qui sont des réponses à d' autres sirventes. J' indiquerai celui de Guillaume Figueiras contre Rome, Sirventes vuelh far; et celui en réponse de la dame Germonde de Montpellier, Greu m' es, dans lequel elle fait l' apologie de cette cour, en vers de même mesure et sur des rimes semblables.)
Le sirvente qui avait pour objet la satire personnelle se distinguait par une causticité sans mesure, une moquerie trop amère, une rudesse insolente et souvent présomptueuse.
Dans le sirvente sur les mœurs, les troubadours accusaient la dépravation, la cupidité, l' égoïsme qui dégradaient plus ou moins chaque classe de la société; c' est surtout dans les pièces de ce genre que leur franchise sévère et quelquefois hardie donna souvent des leçons utiles à leurs contemporains, dont ils dénonçaient hautement les erreurs, les excès et les vices.
Le sirvente qui traitait de la politique avait principalement pour objet de poursuivre les auteurs des discordes civiles, de blâmer les actes des souverains et de la cour de Rome, de fronder les entreprises des seigneurs, de réprimer tout ce qui tendait à troubler l' ordre ou le repos public. Ce genre de sirvente fut aussi consacré à des chants guerriers, par lesquels les troubadours, mêlant l' injure aux exhortations, ranimaient tantôt l' animosité des peuples et des rois, tantôt celle des seigneurs, et les excitaient les uns et les autres à des guerres longues et cruelles. Quelquefois aussi, accusant l' indifférence des chrétiens, ils les appelaient sous la bannière de la croix, leur présageaient la délivrance de Sion, et leur vantaient avec enthousiasme les plaisirs sanglants du carnage et de la victoire.
Un des troubadours qui réussirent le mieux dans ce genre, ce fut Bertrand de Born, le plus impétueux, le plus violent des gentilshommes français. Esprit audacieux et inquiet, il mit toujours dans ses sirventes, comme dans ses actions, une témérité, un emportement et une ardeur qui le placent au premier rang des poëtes et des guerriers du douzième siècle. On le vit tour-à-tour, du fond de son château d' Hautefort, troubler par ses vers les cours de France, d' Angleterre et d' Espagne, désunir les rois entre eux, exciter les haines et les prétentions des seigneurs, tandis que par ses armes il combattait ses voisins, saccageait leurs châteaux, ravageait leurs possessions, ou, plus terrible encore, résistait aux troupes de Henri II et de son fils Richard. Dans les guerres fréquentes où l' engagèrent sa violence et ses intrigues, il provoquait insolemment ses ennemis, et ranimait ses soldats et ses alliés par des vers où se peignent à-la-fois son caractère inflexible et les passions turbulentes qui agitaient son ame. Mauvais parent, sujet rebelle, ami dangereux, il dépouilla de l' héritage paternel son frère Constantin; il s' arma contre ses suzerains, excita les guerres cruelles de Philippe-Auguste et de Richard-Coeur-de-Lion dont il entretenait sans cesse l' animosité par ses sirventes outrageants; il jeta la discorde et la désunion dans la famille royale de Henri II; et dès-lors, pour me servir de l' expression de Dante (1), Achitophel nouveau d' un nouvel Absalon, il égara par ses conseils funestes le jeune duc de Guienne (2), et l' engagea dans plusieurs révoltes contre son père.
(1)
Sappi ch' i' son Bertram dal Bornio, quelli
Che diedi al re Giovanni i ma' conforti.
I' feci 'l padre e 'l figlio in se rebelli:
Achitofel no fe più d' Absalone
E di David co' malvagi pungelli.
Dante, Inferno, ch. XXVIII.

(2) Henri, dit le Jeune, surnommé au court-mantel, couronné le 15 juin 1170, du vivant de Henri II, son père, et mort à l' âge de vingt-huit ans, le 11 juin 1183, au château de Martel en Querci, dans le temps où il se préparait à recommencer la guerre contre son père.
Je citerai de ce troubadour célèbre un sirvente guerrier dans lequel il exprime sa passion pour les combats. Cette pièce semble avoir été inspirée par l' ivresse du carnage, au milieu des horreurs du champ de bataille. (3: Dans quelques manuscrits elle est attribuée à différents troubadours.)

Be m play lo douz temps de pascor

Que fai fuelhas e flors venir;
E play mi quant aug la baudor
Dels auzels que fan retentir

Lor chan per lo boscatge;

E plai me quan vey sus els pratz
Tendas e pavallos fermatz;

E plai m' en mon coratge,

Quan vey per campanhas rengatz

Cavalliers ab cavals armatz.

E play mi quan li corredor

Fan las gens e 'ls avers fugir;

E plai me quan vey aprop lor
Gran ren d' armatz ensems brugir;

Et ai gran alegratge,
Quan vey fortz castelhs assetjatz,
E murs fondre e derocatz,
E vey l' ost pel ribatge
Qu' es tot entorn claus de fossatz
Ab lissas de fortz pals serratz.
Atressi m play de bon senhor
Quant es primiers a l' envazir,
Ab caval armat, ses temor;
C' aissi fai los sieus enardir
Ab valen vassallatge;
E quant el es el camp intratz,
Quascus deu esser assermatz,
E segr' el d' agradatge,
Quar nulhs hom non es ren prezatz
Tro qu' a manhs colps pres e donatz.
Lansas e brans, elms de color,
Escutz traucar e desguarnir
Veyrem a l' intrar de l' estor,
E manhs vassalhs ensems ferir,
Don anaran a ratge
Cavalhs dels mortz e dels nafratz;
E ja pus l' estorn er mesclatz,
Negus hom d' aut paratge
Non pens mas d' asclar caps e bratz,
Que mais val mortz que vius sobratz.
Ie us dic que tan no m' a sabor
Manjars ni beure ni dormir,
Cum a quant aug cridar: A lor!
D' ambas las partz; et aug agnir
Cavals voitz per l' ombratge,
Et aug cridar: Aidatz! Aidatz!
E vei cazer per los fossatz
Paucs e grans per l' erbatge,
E vei los mortz que pels costatz
An los tronsons outre passatz.
Baros, metetz en gatge
Castels e vilas e ciutatz,
Enans q' usquecs no us guerreiatz.
Papiol (1), d' agradatge
Ad
Oc e No (2) t' en vai viatz,
Dic li que trop estan en patz.

(1) C' est le nom du jongleur de Bertrand de Born.

(2) Nom déguisé sous lequel le poëte désigne dans un grand nombre de ses pièces Richard-Coeur-de-Lion.

Bien me plaît le doux temps de printemps

Qui fait feuilles et fleurs venir;

Et plaît à moi quand j' entends la réjouissance
Des oiseaux qui font retentir

Leur chant par le bocage;

Et plaît à moi quand je vois sur les prés
Tentes et pavillons plantés;

Et plaît à moi en mon cœur,

Quand je vois par les campagnes rangés

Cavaliers avec chevaux armés.

Et il me plaît quand les coureurs

Font les gens et les troupeaux fuir;

Et il me plaît quand je vois après eux
Beaucoup de soldats ensemble gronder;

Et j' ai grande alégresse,

Quand je vois forts châteaux assiégés,
Et murs crouler et déracinés,
Et que je vois l' armée sur le rivage
Qui est tout alentour clos de fossés
Avec des palissades de forts pieux fermés.
Également me plaît de bon seigneur
Quand il est le premier à l' attaque,
Avec cheval armé, sans crainte;
Vû qu' ainsi il fait les siens enhardir
Avec vaillante prouesse;
Et quand il est au camp entré,
Chacun doit être empressé,
Et suivre lui de gré,
Car nul homme n' est rien prisé
Jusqu' à ce qu' il a maints coups reçus et donnés.
Lances et épées, heaumes de couleur,
Écus percer et dégarnir
Nous verrons à l' entrée du combat,
Et maints vassaux ensemble frapper,
D' où iront à l' aventure
Chevaux des morts et des blessés;
Et lorsque le combat sera mêlé,
Qu' aucun homme de haut parage
Ne pense qu' à fendre têtes et bras,
Vû que mieux vaut mort que vif vaincu.
Je vous dis que tant ne m' a saveur
Manger ni boire ni dormir,
Comme a quand j' entends crier: A eux!
Des deux parts; et que j' entends hennir
Chevaux démontés par la forêt,
Et que j' entends crier: Aidez! Aidez!
Et que je vois tomber dans les fossés
Petits et grands sur l' herbe,
Et que je vois les morts qui par les flancs
Ont les tronçons outre-passés.
Barons, mettez en gage
Châteaux et villages et cités,
Avant que chacun ne vous guerroyez.
Papiol, de bonne grace
Vers Oui et Non t' en va promptement,
Dis-lui que trop ils sont en paix.

Les troubadours distinguaient deux espèces de sirventes; le sirvente proprement dit, et celui qu' ils désignaient par la dénomination de Joglaresc, joglaresque, parce qu' il était sans doute livré aux jongleurs qui le chantaient ou le débitaient devant les personnes dont ils étaient accueillis.
Le caractère principal du sirvente joglaresque semble avoir été de réunir l' éloge et la satire. On lit dans les vies manuscrites que Folquet de Romans et Augier firent des pièces de ce genre, dans lesquelles ils louaient les preux et blâmaient les méchants. (1)
Toutefois le biographe de Pierre Guillem donne aussi le nom de sirventes joglaresques aux pièces de ce troubadour, qui dénonçaient seulement les vices des barons. (2)
Le simple titre de sirvente est donné aux pièces de Guillaume de Bergedan, quoique, selon l' auteur de sa vie, il y parlât mal des uns et bien des autres. (3)
(1) “Folquet de Romans... fez sirventes joglaresc de lausar los pros e de blasmar los malvatz.” MS. R. 7225, fol. 189.
“Ogiers... fez sirventes joglaresc que lauzava l' uns e blasmava los autres.” Id. 7225, fol. 190.
(2) “Peire Guillems... fez sirventes joglaresc e de blasmar los baros.”
MS. R. 7225, fol. 110.
(3) “Guillems de Berguedan... bons sirventes fetz on disia mals als uns e bens als autres.” Id. 7225, fol. 192.

On trouve également des pièces intitulées sirventes, qui ne contiennent rien de satirique. J' indiquerai la pièce de Giraud de Calanson, uniquement consacrée à des instructions sur l' art des jongleurs.
Elle n' est point divisée en couplets, et commence ainsi:

Fadet joglar
Co potz pensar...
C' ades te do
Sirventes bos
C' om no 'l puesca desmentir!
(a: Insensé jongleur,
Comment peux-tu penser...
Que maintenant je te donne
Sirvente bon
Qu' on ne le puisse démentir!)
Giraud de Calanson: Fadet.

Quoi qu' il en soit, il est certain que l' humeur sévère, chevaleresque et galante des troubadours sut quelquefois, dans une même pièce de ce genre, mêler la satire mordante et l' enthousiasme militaire à la courtoisie la plus délicate.
Ce contraste est frappant dans un sirvente qui paraît être dirigé contre Henri II, roi d' Angleterre, lorsque renouvelant les anciennes prétentions des ducs d' Aquitaine sur le comté de Toulouse, il vint assiéger en 1159 cette ville, et fut bientôt forcé par Louis-le-Jeune d' abandonner son entreprise. Le poëte commence chaque couplet par des vers satiriques ou par une apostrophe guerrière; et ramenant ensuite sa pensée vers l' amour, il passe adroitement à l' éloge de sa maîtresse.
Quoique cette pièce ne se trouve que dans un seul manuscrit, et qu' elle présente quelques difficultés et plusieurs incorrections, je crois devoir la rapporter.

Er can li rozier
So ses flor ni grana,
E 'l ric menuzier
An cassa per sana,
M' es pres cossirier,
Tan me platz lor tensa,
De far sirventes;
Car en vil tenensa
An tot bon pretz mes:
E car may
Me ten gay
Amors, que non fay
El bel temps de may,
Eras soy gais, cuy que pes,
Tals joy m' es promes.

Man caval corssier
Veirem vas Tarzana,
Devas Balaguier,
Del pros rey que s vana
C’ a pretz a sobrier;
Venra ses falhensa
Lay en Carcasses;
Mas ges gran temensa
Non an li franses:
Mas ieu n’ ai
De vos sai,
Dona, que m’ esglai
Lo desir qu’ ieu n’ ay
Del vostre bel cors cortes,
Complit de totz bes.

Cel armat destrier,
Ausberc, lansa plana,
E bon bran d' assier,
E guerra propdana
Pretz may que lebrier
Ni brava parvensa,
Ni patz en c' om es
Mermatz de tenensa,
Baissatz e sotz mes;
E car sai
Pretz verai
En vos cui aurai,
Dona, o 'n morrai,
Pretz may car m' es en defes
Que s' autra m' agues.


Be m plazo l' arquier
Pres la barbacana,
Cant trazo 'l peirier,
E 'l mur dezanvana,
E per mant verdier
Creis la ost e gensa;
E volgra 'l plagues
Aital captenensa
Lay al rey engles,
Com mi play
Can retrai
Com avez ab jay,
Dona, joven sai,
E de beutat pretz conques,
Que no us en falh res.

Et agra entier
Pretz cuy quecx soana,
S' ab aital mestier
Crides say: Guiana!
E fera 'l premier,
L' onratz coms Valensa;
Car sos sagels es
De tan breu legensa
Qu' ieu non o dic ges;
Mas dirai
Que ab glay
Amor ay:
Dona, que farai,
Si ab vos no m val merces,
O ma bona fes?

Senhor gay
E veray,
Que s sap de tot play
Onrar, qu' ieu o say,

De Tolza e d' Aganes,
Malgrat dels franses.
Bernard Arnaud de Montcuc.
(a)


Maintenant quand les rosiers
Sont sans fleur et sans graine,

Et que les riches inférieurs
Ont chasse par champ,
Il m' est pris envie,
Tant me plaît leur querelle,
De faire un sirvente;
Car en vil état
Ils ont tout bon prix mis:
Et parce que plus
Me tient gai
Amour, que ne fait
Le beau temps de mai,
Maintenant je suis gai, à qui que cela pèse,
Tel bonheur m' est promis.

Maint cheval coureur
Nous verrons vers Tarzane,
Près de Balaguier,
Du preux roi qui se vante
Qu' il a prix avec supériorité;
Il viendra sans faute
Là en Carcassonne;
Mais point grand peur
N’ ont les Français:
Mais j' en ai
De vous ici,
Dame, vû que m’ effraie
Le desir que j' en ai
De votre beau corps courtois,
Accompli de tous biens.

Cet armé destrier,
Haubert, lance polie,
Et bon glaive d' acier,
Et guerre prochaine
Je prise plus que levrier
Ni altière apparence,
Ni paix en quoi on est
Diminué de possession,
Abaissé et dessous mis;
Et parce que je sais
Prix véritable
En vous que j' aurai,
Dame, ou j' en mourrai,
Je prise plus de ce que vous m' êtes en manquement
Que si une autre j' eusse.

Bien me plaisent les archers
Près la barbacane,
Quand lancent les pierriers,
Et que le mur s' écroule,
Et que par maints vergers
Croît l' armée et s' arrange;
Et je voudrais que lui plût
Telle domination
Là au roi anglais,
Comme me plaît
Quand je retrace
Comme vous avez avec joie,
Dame, grace ici,
Et de beauté prix conquis,
Vû qu' il ne vous en manque rien.

Et il aurait entier
Honneur celui que chacun déprise,
Si avec un tel soin
Il criait ici: Guienne!
Et frappait le premier,
L' honoré comte Valence;
Car son sceau est
De si petite importance
Que je ne le dis point;
Mais je dirai
Qu' avec frayeur
Amour j' ai:
Dame, que ferai-je,
Si avec vous ne me vaut merci,
Ou ma bonne foi?
Seigneur gai
Et vrai,
Qui se sait de toute querelle
Honorer, vû que je le sais,
De Toulouse et d' Agenois,
Malgré les Français.

La Sixtine.

Arnaud Daniel passe pour l' inventeur de la sixtine: il est certain que la première pièce de ce genre se trouve dans les poésies de ce troubadour, qui semble avoir fait sa principale étude d' accumuler dans ses vers des combinaisons gênantes et des rimes difficiles; aussi sont-ils généralement obscurs et très souvent inintelligibles. (1:
“E pres una maneira de trobar en caras rimas, per que las soas cansons non son leus ad entendre ni ad aprendre.”
MS. R. 7225, fol. 65.
On a remarqué que c' est à ce talent particulier de mettre des entraves à la poésie, qu' Arnaud Daniel dut les brillants éloges que lui prodiguèrent les anciens auteurs italiens, et notamment Dante et Pétrarque, qui l' un et l' autre imitèrent souvent les jeux de mots et les complications bizarres de ce troubadour.)
La sixtine était composée de six couplets; chaque couplet avait six vers qui ne rimaient point entre eux: les mots obligés ou bouts-rimés qui formaient les terminaisons des vers du premier couplet étaient répétés à la fin des vers de tous les couplets suivants, dans un ordre très-compliqué, mais néanmoins régulier.
Les bouts-rimés du deuxième couplet se composaient de ceux du premier couplet, en prenant alternativement le dernier bout-rimé, puis le premier, et successivement ainsi de bas en haut, et de haut en bas, jusqu' à ce que tous les bouts-rimés fussent employés.
Le même ordre de retour avait lieu pour chaque couplet suivant, qui se combinait d' une manière semblable avec le couplet précédent.
Enfin la pièce était terminée par un envoi de trois vers dans lequel tous ces bouts-rimés se trouvaient répétés.
Dans la sixtine suivante, le premier vers de chaque couplet est de sept syllabes et les autres de dix.
Lo ferm voler qu' el cor m' intra
No m pot ges becx escoyssendre ni ongla
De lauzengier, que pert per mal dir s' arma;
E pus no l' aus batre ab ram ni ab verja,
Sivals ab frau, lai on non aura oncle,
Jauzirai joy dins vergier o dins cambra.

Quan mi sove de la cambra
On a mon dan sai qu' om del mon non intra,

Ans me son tug pus que nebot ni oncle,
Non ai membre no m fremisca ni ongla,
Aissi cum fai l' efans denan la verja,
Quar paor ai no 'l sia prop de s' arma.

Del cors li fos non de l' arma,
Que m cossentis a celat dins sa cambra,
Quar plus mi nafra 'l cors que colp de verja,
Quar lo sieus sers lai ont ilh es non intra;
Tos temps serai ab lieys cum carn et ongla,
Ja non creirai castic d' amic ni d' oncle.

Anc la seror de mon oncle
Non amiei tan ni plus, per aquest' arma,
Qu' aitan vezis cum es lo detz de l' ongla,
S' a lieys plagues, volgr' esser de sa cambra;
De me pot far l' amors qu' ins el cor m' intra
Miels so voler, cum fortz de frevol verja.

Pus floric la seca verja
Ni d' En Adam mogron nebot et oncle,
Tan fin' amors cum selha qu' el cor m' intra
Non cug fos mais ni en cor ni en arma;
On qu' ilh estey, o en plan o dins cambra,
Mos cors de lieys no s part tan cum ten l' ongla.

Qu' aissi s' enpren e s' enongla
Mon cor en lieys cum l' escors' en la verja,
Qu' ilh m' es de joy tors e palais e cambra,
Et am la mais no fas cozin ni oncle,
Qu' en paradis n' aura doble joy m' arma,
Si ja nulhs hom per ben amar lai intra.

Arnautz tramet son cantar d' ONGLA e d' ONCLE,
Ab grat de lieys qui de sa VERJA l' ARMA,
Son dezirat qu' apres, dins CAMBRA INTRA.

Arnaud Daniel.

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Le ferme vouloir qui au cœur m' entre
Ne me peut point le bec arracher ni l' ongle
Du médisant, qui perd pour mal dire son ame;
Et puisque je ne l' ose battre avec rameau ni avec verge,
Du moins avec adresse, là où n' aura oncle,
Je jouirai de joie dans verger ou dans chambre.
Quand il me souvient de la chambre
Où à ma perte je sais qu' homme du monde n' entre,

Alors me sont tous plus que neveu ni oncle,
Je n' ai membre qui ne me frémisse ni ongle,
Ainsi comme fait l' enfant devant la verge,
Car peur j' ai que je ne lui sois proche de son ame.

Du corps je lui fusse non de l' ame,
Afin qu' elle me consentît secrètement dans sa chambre,
Car plus elle me blesse le corps que coup de verge,
Vû que le sien serf là où elle est n' entre;
Tout temps je serai avec elle comme chair et ongle,
Jamais je ne croirai conseil d' ami ni d' oncle.

Jamais la sœur de mon oncle
Je n' aimai tant ni plus, par cette ame,
Vû qu' aussi voisin comme est le doigt de l' ongle,
Si à elle plaisait, je voudrais être de sa chambre;
De moi peut faire l' amour qui dans le cœur m' entre
Mieux son vouloir, comme fort de faible verge.

Puisque fleurit la sèche verge,
Et que du seigneur Adam sortirent neveu et oncle,
Tant pure amour comme celle qui au cœur m' entre
Je ne crois fût plus ni en cœur ni en ame;
Où qu' elle soit, ou en plaine ou dans chambre,
Mon cœur d' elle ne se sépare tant comme tient l' ongle.

Vû qu' ainsi s' éprend et s' attache
Mon cœur en elle comme l' écorce en la verge,
Vû qu' elle m' est de joie tour et palais et chambre,
Et je l' aime plus que je ne fais cousin ni oncle,
Vû qu' en paradis en aura double joie mon ame,
Si jamais aucun homme pour bien aimer là entre.

Arnaud transmet son chanter d' ongle et d' oncle,
Avec gré de celle qui de sa verge l' arme,
Son desir qu' après dans chambre il entre.

Descort.

Ce mot signifie proprement Discordance: il fut appliqué aux pièces irrégulières qui n' avaient pas à chaque couplet, comme la plupart de celles des troubadours, des rimes semblables, un même nombre de vers, ou une mesure égale.
Selon les notes biographiques des manuscrits, le premier descort fut composé par Garin d' Apchier. (1. “Garins d' Apchier... fetz lo premier descort que anc fos faitz.”)
MS. R. 7225, fol. 191.

Assez souvent le descort n' était pas divisé en couplet, et il était alors en vers de différentes mesures. (2: Tome 3, p. 133, 396.)
Lorsqu' il était divisé en couplets, il pouvait être chanté, et le poëte y employait parfois des idiomes différents.
Voici un descort de Rambaud de Vaqueiras; les couplets n' offrent ni le même nombre de vers, ni le même idiôme. Selon Crescimbeni, le premier couplet est en
roman, le second en toscan, le troisième en français, le quatrième en gascon, le cinquième en espagnol, et enfin le sixième est un mélange de ces divers idiômes.

Eras quan vey verdeyar
Pratz e vergiers e boscatges,
Vuelh un Descort comensar
D' amor, per qu' ieu vauc a ratges;
Q' una domna m sol amar,
Mas camjatz l' es sos coratges,
Per qu' ieu fauc dezacordar
Los motz e 'l sos e 'ls
lenguatges.

Ieu sui selh que be non ayo,
Ni jamais non l' avero
Per abrilo ni per mayo,
Si per mia dona non l' o;
Certo que en son lenguaio,
Sa gran beutat dir no so:
Plus fresqu' es que flors de glayo,
E ja no m' en partiro.

Belha, doussa, dama chera,
A vos me don e m' autroy;
Ja n' aurai ma joy enteira,
Si je n' ai vos e vos moy;
Molt estes mala guerreya,
Si je muer per bona foy;
E ja per nulha maneira
No m partrai de vostra loi.

Dauna, io me rent a bos,
Quar eras m' es bon' e bera;
Ancse es guallard' e pros,
Ab que no m fossetz tan fera;
Mout abetz beras faissos
Ab coror fresqu' e novera;
Bos m' abetz, e s' ieu bs aguos,
No m sofranhera fiera.

Mas tan temo vostro pleito,
Todo 'n soy escarmentado;
Por vos ai pena e maltreyto
E mei corpo lazerado;
La nueyt, quan soy en mey leito,
Soi mochas ves resperado
Por vos, cre, e non profeito;
Falhit soy en mey cuidado,
Mais que falhir non cuydeyo.

Belhs Cavaliers, tant es cars
Lo vostr' onratz senhoratges,
Que quada jorno m' esglayo.
Oy! me, lasso! que faro,
Si seli que g' ey plus chera

Me tua, no sai por qoy?
Ma dauna, fe que dey bos,
Ni peu cap sanhta Quitera,
Mon corasso m' avetz trayto,
E mout gen faulan furtado.

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Maintenant quand je vois reverdir
Prés et vergers et bocages,
Je veux un descort commencer
D' amour, par quoi je vais à l' aventure;
Vû qu' une dame a coutume de m' aimer,
Mais changé lui est son cœur,
C' est pourquoi je fais discorder
Les mots et le son et les langages.

Je suis celui qui bien n' ai,
Ni jamais ne l' aurai
Par avril ni par mai,
Si par ma dame je ne l' ai;
Certain qu' en son langage,
Sa grande beauté dire je ne sais:
Plus fraîche elle est que fleur de glayeul,
Et jamais je ne m' en séparerai.
Belle, douce, dame chère,
A vous je me donne et m' octroie;
Jamais je n' aurai ma joie entière,
Si je n' ai vous et vous moi;
Moult vous êtes méchante ennemie,
Si je meurs par bonne foi;
Et jamais par nulle manière
Je ne me séparerai de votre loi.

Dame, je me rends à vous,
Car maintenant vous m' êtes bonne et vraie;
Toujours vous êtes gaillarde et brave,
Pourvu que vous ne me fussiez si cruelle;
Moult vous avez vraies façons
Avec couleur fraîche et nouvelle;
Vous m' avez, et si je vous avais,
Ne me manquerait foire.


Mais tant je crains votre querelle,
Tout j' en suis châtié;
Par vous j' ai peine et tourment
Et mon corps lacéré;
La nuit, quand je suis en mon lit,
Je suis maintes fois réveillé
Par vous, je crois, et ne profite;
Trompé je suis en mon penser,
Plus que tromper je ne pensai.

Beau Cavalier, tant est cher
La votre honorée seigneurie,
Que chaque jour je m' effraie.
Oh! moi, hélas! que ferai-je,
Si celle que j' ai plus chère
Me tue, je ne sais pourquoi?
Ma dame, foi que je dois à vous,
Et par le chef de sainte Quitère,
Mon coeur vous m' avez arraché,
Et en moult bien parlant dérobé.

Pastorelle.

Quoique les manuscrits des troubadours ne contiennent que des pastorelles de poëtes qui ont vécu dans le treizième siècle, comment ne pas admettre qu' on en composait à des époques plus anciennes, lorsqu' il est dit textuellement dans la vie manuscrite de Cercamons, qu' il fit des pastorelles a la manière antique? (1) d' où l' on doit conclure que le biographe de ce troubadour savait, du moins par tradition, qu' il y avait eu long-temps avant Cercamons des pièces de ce genre.
Les pastorelles que contiennent les manuscrits peuvent être regardées comme des espèces d' églogues dialoguées entre le poëte et une bergère ou un berger. Ces sortes de pièces commencent ordinairement par un petit récit qui indique le lieu de la scène, et sert à amener l' entretien
supposé du troubadour avec un autre interlocuteur toujours pris dans la classe villageoise. (1-a: Tome 3, p. 165.)
(1) “Cercamons... trobet pastoretas a la usanza antiga.”
MS. R. 7225, fol. 133.

Quelquefois le poëte se sert de la simplicité même de ce cadre, et sous le prétexte de peindre les sentiments de ses personnages, il charme sa douleur ou donne à son amante les témoignages les plus délicats de tendresse et de constance. Giraud Riquier est l' un des troubadours qui ont le mieux réussi dans ce genre de poésie où les graces de la naïveté se joignent presque toujours au sentiment. Ses pastorelles sont encore remarquables en ce qu' elles font suite les unes aux autres; c' est la même bergère qu' il rencontre chaque fois; elle écoute ses plaintes, elle le console; cette pitié le séduit; il veut oublier auprès d' elle l' ingrate qui le désespère, mais tout-à-coup le nom de sa maîtresse lui échappe, l' enchantement cesse, il voit plus que l' image chérie, et s' éloigne en gémissant. (2: Tom. 3, p. 462, et suiv.)
On trouve aussi des pièces intitulées vaqueyras, vachères; elles ne diffèrent point des pastorelles, si ce n' est que le dialogue le dialogue a lieu entre le poëte et une bergère qui garde des vaches.
Les pastorelles où figurent des bergers, sont rares dans les poésies des troubadours. J' en citerai un exemple:


L' autr' ier lonc un bosc fulhos
Trobiey en ma via
Un pastre mout angoyssos,
Chantan, e dizia
Sa chanson: Amors,
Ie m clam dels lauzenjadors,
Car la dolors
Qu’ a per els m' amia
Mi fay piegz que 'l mia.

Pastre, lauzengier gilos
M’ onron chascun dia,
E dizon qu’ ieu sui joyos
De tal drudaria
Don mi creis honors,
E non ai autre socors;
Pero 'l paors
Que ilh n’ an seria
Vertatz, s’ ieu podia.

Senher, pus lor fals ressos
De lor, gelosia
Vos platz, pauc etz amoros;
Quar lor fellonia
Part mans amadors,
Qu' ieu pert mi dons pels trachors;
Et es errors
E dobla folhia
Qui en lor se fia.

Pastre, ieu no sui ges vos,
Qu’ el maritz volria
Bates mi dons a sazos,
Qu' adoncx la m daria;
Quar per aitals flors
Las an li gilos peiors;
Qu’ ab las melhors
Te dan vilania,
E y val cortezia.

Cadenet.


L' autre jour le long d' un bois feuillu
Je trouvai en ma voie

Un pâtre moult angoisseux,
Chantant, et disait
Sa chanson: Amour,
Je me plains des médisants,
Car la douleur
Qu’ a par eux mon amie
Me fait pire que la mienne.

Pâtre, les médisants jaloux
M’ honorent chaque jour,
Et disent que je suis joyeux
De telle amour
Dont me croît honneur,
Et je n’ ai autre secours;
Mais la peur
Qu' ils en ont serait
Vérité, si je pouvais.
Seigneur, puisque leur faux redit
De leur jalousie
Vous plaît, peu vous êtes amoureux;
Car leur félonie
Sépare maints amants,
Vû que je perds ma dame par les traîtres;
Et est erreur
Et double folie
Qui en eux se fie.

Pâtre, je ne suis point vous,
Vû que le mari je voudrais
Bâtit ma dame quelquefois,
Vû qu' alors il la me donnerait;
Car par telle fleur
Les ont les jaloux pires;
Vû qu' avec les meilleures
Tient dommage vilenie,
Et y vaut courtoisie.

Bref-double.

Il est fort difficile de déterminer le caractère qui distingue le bref-double, genre de poésie qu' on ne trouve qu' assez tard et même rarement chez les troubadours. Peut-être ce titre faisait-il allusion au petit nombre de couplets dont la pièce se composait, et au petit nombre de vers de chaque couplet.

Amors m' auci, que m fai tant abelhir
Sella que m plai, quar neys no m n' eschai gratz,
Ni ai poder ni cor qu' allor me vir;
Et es me mortz, qu' ieu ben am non amatz,
Per que mos chans diversa.

Mout ai chantat que anc no plac auzir
A lieys qu' ieu am; per que m suy acordatz,
Pus mas chansos ab pretz no vol grazir, (b)
Qu' est breu doble fassa, e si li platz,
Tenrai via traversa.
Nueg e jorn pes co pogues avenir
En far son grat, per que m suy assajatz
En tans chantars, qu' estiers non li aus dir
Los mals qu' ieu tray, et on pus suy sobratz,
Ieu la truep pus enversa.

Mos Belhs Deportz, est noms me fai mentir,
Qu' ab desconort lo dic; quar no m' aidatz,
Mos dobles mals se tersa.
Giraud Riquier.
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Amour m' occit, vû qu' elle me fait tant charmer
Celle qui me plaît, car même il ne m' en échoit gré,
Ni n' ai pouvoir ni cœur qu' ailleurs je me tourne;
Et est à moi mort, vû que bien j' aime non aimé,
C' est pourquoi mon chant varie.

Beaucoup j' ai chanté ce que jamais ne plût ouïr
A elle que j' aime; c' est pourquoi je me suis accordé,
Puisque mes chansons avec prix ne veut agréer,
Que ce bref-double je fasse, et s' il lui plaît,
Je tiendrai voie traverse.

Nuit et jour je pense comment je pourrais arriver
A faire son gré, c' est pourquoi je me suis essayé
En tant chansons, vû qu' autrement je ne lui ose dire
Les maux que je traîne, et lorsque plus je suis vaincu,
Je la trouve plus contraire.
Mon Beau Plaisir, ce nom me fait mentir,
Vû qu' avec chagrin je le dis; parce que vous ne m' aidez,
Mon double mal se tierce.


Pièces a refrain.

Les troubadours firent un usage assez fréquent du retour périodique d' un ou de plusieurs vers à la fin de chaque couplet d' une pièce; (1) quelquefois même elle commençait par des vers détachés qui servaient ensuite de refrain à tous les couplets suivants. (2)
Parmi les nombreuses pièces de ce genre, quelques-unes eurent des noms particuliers. Je ferai connaître les principales.

Aubade et sérénade.

L' alba ou aubade était un chant d' amour (3) dans lequel le poëte exprimait en général le bonheur qu' il avait goûté pendant une nuit propice, et ses regrets causés par le lever de l' aube matinale qui le forçait de quitter l' objet de sa tendresse. (4)
Dans la Serena ou sérénade, l' amant au contraire gémissait dans l' attente du soir, et accusait la longueur du jour qui le séparait de sa dame. (5)
Dans l' une, le mot Alba, aube, et dans l' autre, le mot Sers, soir, étaient placés dans le refrain ordinairement répété à la fin de chaque couplet. (6)
(1) Tome 3, page 192.
(2) Id. page 441.
(3) Il y a quelques aubades dont le sujet est religieux.
(4) Tome 3, pag. 251, 313, 461.
(5) Id. p. 466.
(6) J' ai trouvé dans le MS. R. 7226, fol. 383, v°, une aubade qui n' a pas de refrain; elle commence ainsi: Ab la genser que sia.

Le caractère distinctif de ces sortes de pièces est un mélange de sentiment gracieux et de mélancolie naïve qu' on trouve rarement au même degré dans les autres compositions des troubadours. Rien ne me paraît plus délicat et plus tendre que l' aubade suivante. Elle est l' ouvrage d' une femme dont le nom est inconnu.

En un vergier, sotz fuelha d' albespi,
Tenc la dompna son amic costa si,
Tro la gayta crida que l' alba vi.
Oy dieus! oy dieus! de l' alba tan tost ve!

Plagues a dieu ja la nueitz non falhis,
Ni 'l mieus amicx lonc de mi no s partis,
Ni la gayta jorn ni alba no vis.
Oy dieus! oy dieus! de l' alba tan tost ve!

Bels dous amicx, baizem nos ieu e vos
Aval els pratz on chanto 'ls auzellos,
Tot o fassam en despieg del gilos.
Oy dieus! oy dieus! de l' alba tan tost ve!

Bels dous amicx, fassam un joc novel
Ins el jardi on chanton li auzel,
Tro la gayta toque son caramel.
Oy dieus! oy dieus! de l' alba tan tost ve!

Per la doss' aura qu' es venguda de lay
Del mieu amic belh e cortes e gay,
Del sieu alen ai begut un dous ray.
Oy dieus! oy dieus! de l' alba tan tost ve!

La dompna es agradans e plazens;
Per sa beutat la gardon mantas gens,
Et a son cor en amar leyalmens.
Oy dieus! oy dieus! de l' alba tan tost ve!
MS. R. 7226, fol. 383, v°.
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En un verger, sous feuille d' aubépine,
Tient la dame son ami contre soi,
Jusqu' à ce que la sentinelle crie que l' aube elle voit.
Oh Dieu! oh Dieu! que l' aube tant tôt vient!

Plût à Dieu que jamais la nuit ne cessât,
Et que le mien ami loin de moi ne se séparât,
Et que la sentinelle jour ni aube ne vît.
Oh Dieu! oh Dieu! etc.

Beau doux ami, baisons-nous moi et vous
Là-bas aux prés où chantent les oiselets,
Tout ce faisons en dépit du jaloux.
Oh Dieu! oh Dieu! etc.

Beau doux ami, faisons un jeu nouveau
Dans le jardin où chantent les oiseaux,
Jusqu' à ce que la sentinelle touche son chalumeau.
Oh Dieu! oh Dieu! Etc.

Par le doux souffle qui est venu de-là
Du mien ami beau et courtois et gai,
De son haleine j' ai bu un doux rayon.
Oh Dieu! oh Dieu! etc.

La dame est agréable et plaisante;
Pour sa beauté la regardent maintes gens,
Et elle a son cœur en aimer loyalement.
Oh Dieu! oh Dieu! que l' aube tant tôt vient!


Retroensa.

La retroensa était une pièce à refrain, ordinairement composée de cinq couplets tous à rimes différentes. (1: Je ne connais qu' une seule pièce de ce genre dont toutes les rimes soient semblables; elle n' a que quatre couplets. Voyez MS. R. 7226, fol. 307, v°: No cugey.)

Pus astres no m' es donatz

Que de mi dons bes m' eschaya,

Ni nulhs mos plazers no 'l platz,

Ni ai poder que m n' estraya,

Ops m' es qu' ieu sia fondatz

En via d' amor veraya;

E puesc n' apenre assatz

En Cataluenha la gaya,

Entre 'ls Catalas valens

las donas avinens.


Quar dompneys, pretz e valors,

Joys e gratz e cortezia,

Sens e sabers et honors,

Belhs parlars, bella paria,

largueza et amors,

Conoyssensa e cundia,

Troban mantenh e secors

En Cataluenha a tria,

Entre 'ls Catalas, etc.


Per qu' ieu ai tot mon acort

Que d' els lurs costums aprenda,

Per tal qu' a mon Belh Deport

Done razon que m' entenda,

Que non ai autre conort

Que de murir me defenda,

Et ai cor, per penre port,

Qu' en Cataluenha atenda

Entre 'ls Catalas, etc.


s' ieu entre 'ls non aprenc

So per qu' amors guazardona

Servir als sieus, don dan prenc,

No y a mas qu' om me rebona,

Quar tan d' afan ne sostenc

Que m' a gitat de Narbona;

E per gandir via tenc

En Cataluenha la bona

Entre 'ls Catalas, etc.

Tan suy d' apenre raissos

So que d' amar ai falhensa,

Que nulhs pessars no m' es bos

Mas selh qu' als verais agensa;

E quar no 'l say ad estros,

Vau per bona entendensa

Querre e trobar cochos

En Cataluenha valensa,

Entre 'ls Catalas valens

las donas avinens.


Giraud Riquier.


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Puisque astre ne m' est donné
Que de ma dame bien m' échoie,
Ni qu' aucun mien plaisir ne lui plaît,
Ni je n' ai pouvoir que je m' en arrache,
Besoin m' est que je sois fondé
En voie d' amour vraie;
Et je puis en apprendre beaucoup
En
Catalogne la gaie,
Parmi les
Catalans vaillants
Et les dames avenantes.
Car galanterie, prix et valeur,
Joie et gré et courtoisie,

Sens et savoir et honneur,
Beau parler, belle apparence,
Et largesse et amour,
Connaissance et agrément,
Trouvent appui et secours
En Catalogne à choix,
Parmi les Catalans, etc.
C' est pourquoi j' ai tout mon accord
Que d' eux leurs coutumes j' apprenne,
Pour ainsi qu' à mon Beau Plaisir
Je donne raison qu' elle m' entende,
Vû que je n' ai autre consolation
Que de mourir elle me défende,
Et j' ai cœur, pour prendre port,
Qu' en Catalogne je tende
Parmi les Catalans, etc.

Et si moi parmi eux je n' apprends
Ce par quoi amour récompense
Le service aux siens, dont perte je prends,
Il n’ y a plus qu' on m' améliore,
Car tant de peine j' en soutiens
Qui m’ a chassé de Narbonne;
Et pour me soulager voie je tiens
En Catalogne la bonne
Parmi les Catalans, etc.

Tant je suis d' apprendre envieux
Ce que d' aimer j' ai faute,
Que nul penser ne m’ est bon
Excepté celui qui aux sincères convient:
Et vû que je ne le sais en cachette,
Je vais par bonne science
Quérir et trouver promptement
En Catalogne la vaillance,
Parmi les Catalans vaillants
Et les dames avenantes.

Ballade, Danse, Ronde.

La ballade, la danse, la ronde, étaient des chansons probablement consacrées, comme leur nom l' indique, à embellir et à animer les danses.
Les poésies des troubadours offrent plusieurs exemples de ce genre de pièces, mais il ne paraît pas qu' elles fussent toujours astreintes à des règles déterminées.
Le plus communément la ballade avait un refrain, et ce refrain, formé par le vers qui commençait la pièce, ou seulement par les premiers mots de ce vers, était répété plusieurs fois dans chaque couplet. (1: Voyez un exemple de ballade sans refrain, MS. R. 7698, page 228: Lo fin cor.)
Les couplets avaient quelquefois un même nombre de vers; d' autres fois le premier couplet en contenait davantage que les autres, et alors ces vers rimaient avec celui qui dans chaque couplet n' aurait point eu de rimes correspondantes.
Je citerai un exemple de cette dernière forme, dans lequel le retour fréquent de la même pensée offre à-la-fois beaucoup de grace et de naïveté.
Coindeta sui, si cum n' ai greu cossire
Per mon marit, quar no 'l voill ni 'l desire,
Qu' ieu be us dirai per que soi aisi drusa,
Coindeta sui;
Quar pauca soi, joveneta e tosa,
Coindeta sui;
E degr' aver marit don fos joiosa,
Ab cui tos temps pogues jogar e rire:
Coindeta sui.

Ja deus mi sal, si ja sui amorosa,
Coindeta sui;
De lui amar mia sui cubitosa,
Coindeta sui:
Ans quan lo vei, ne soi tan vergoignosa
Qu' en prec la mort q' el venga tost aucire;
Coindeta sui.
Mais d' una ren m' en soi ben acordada,
Coindeta sui,
S' el meu amic m' a s' amor emendada,
Coindeta sui:
Ve 'l bel esper a cui me soi donada:
Plang e sospir, quar no 'l vei ni 'l remire;
Coindeta sui.

En aquest son fas coindeta balada,
Coindeta sui,
E prec a tut que sia loing cantada,
Coindeta sui,
E que la chant tota domna ensegnada
Del meu ami q' eu tant am e desire,
Coindeta sui.

E dirai vos de que sui acordada,
Coindeta sui,
Q' el meu amic m' a longament amada,
Coindeta sui;
Ar li sera m' amor abandonada,
E 'l bel esper q' eu tant am e desire,
Coindeta sui.
Anonyme, MSS. Ricardi et Vat. 3206.
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Gentille suis, ainsi que j' en ai grief chagrin
Par mon mari, car je ne le veux ni ne le desire,
Vû que bien je vous dirai pourquoi je suis ainsi amante,
Gentille suis;
Parce que petite je suis, jeunette et fillette,
Gentille suis;
Et je devrais avoir mari dont je fusse joyeuse,
Avec qui en tout temps je pusse jouer et rire:
Gentille suis.
Jamais Dieu me sauve, si jamais je suis amoureuse,
Gentille suis;
De l' aimer point ne suis convoiteuse,
Gentille suis:
Mais quand je le vois j' en suis tant honteuse,
Que j' en prie la mort qu' elle le vienne tôt occir;
Gentille suis.
Mais d' une chose j' en suis bien consentante,
Gentille suis,
Si le mien ami m' a son amour détournée,
Gentille suis:
Voyez le bel espoir à qui je me suis donnée:
Je gémis et soupire, parce que je ne le vois ni ne le contemple;
Gentille suis.
En cet air je fais gentille ballade,
Gentille suis
Et je prie à tous qu' elle soit au loin chantée,
Gentille suis,
Et que la chante toute dame enseignée
Du mien ami que tant j' aime et desire,
Gentille suis.
Et je vous dirai de quoi je suis consentante,
Gentille suis,
Vû que le mien ami m' a longuement aimée,
Gentille suis;
Maintenant lui sera mon amour abandonnée,
Et le bel espoir que tant j' aime et desire,
Gentille suis.

Voici un exemple de la danse:


Pres soi ses faillensa
En tal bevolensa
Don ja no m partrai;
E quan me pren sovenensa
D' amor cossi m vai,
Tot quan vei m' es desplazensa,
E tormentz qu' ieu n' ai m' agensa

Per lieis qu' ieu am mai.
Hai! s' en brieu no la vei, brieumen morai.


En amor londana
Ha dolor probdana;
Per mi eis o sai,
Que set jorns de la setmana
Sospir, e ' n dis, hai!
Mortz fos ieu, que 'l via es plana;
Qar non hai razon certana
D' anar, so aten lai.
Hai! s' en brieu no la vei, brieumen morai.


Ses par de proeza
Es e de beleza,
Ab fin pretz verai;
E sa naturals blancheza

Sembla neu quan chai;
E la colors no i es meza
Pegnen, ans sobra frescheza
De roza de mai.
Hai! s' en brieu no la vei, brieumen morai.
Anonyme, MS. Vat. 3206.

Pris je suis sans faute
En telle bienveillance
Dont jamais je ne me séparerai;
Et quand il me prend souvenance
D' amour comment me va,
Tout ce que je vois m' est déplaisance,

Et le tourment que j' ai me plaît.

Pour elle que j' aime davantage.
Ah! si dans peu je ne la vois, bientôt je mourrai.


En amour lointaine
Il y a douleur prochaine;
Par moi-même je le sais,
Vû que sept jours de la semaine
Je soupire, et j' en dis, hélas!
Mort fussé-je, vû que la voie est applanie;
Parce que je n' ai raison certaine
D' aller, cela j' attends là.
Ah! si dans peu, etc.


Sans pareille de prouesse
Elle est et de beauté,
Avec fin prix véritable;
Et sa naturelle blancheur
Semble neige quand elle tombe;
Et la couleur n' y est mise
En peignant, mais elle surpasse fraîcheur
De rose de mai.
Ah! si dans peu je ne la vois, bientôt je mourrai.

La Ronde, sans être à refrain, avait cependant de deux en deux couplets un retour de vers consistant en la répetition du dernier vers, qui ayant fini le précédent couplet, commençait le couplet suivant. La ronde s' appelait enchainée lorsque l' ordre des rimes était rétrograde, c' est-à-dire, lorsqu' elles étaient placées dans chaque couplet en ordre inverse de celui du couplet précédent.

Amors don no sui clamans
M' a fag donar et estraire,
E dezirar pros e dans,
Et esser ferms e camjaire,
E percassar plors e chans,
Et esser pecx e sabens,
---
Amour dont je ne suis plaignant
M' a fait donner et prendre,
Et desirer profit et perte,
Et être constant et changeant,
Et pourchasser pleurs et chants,
Et être imbécille et savant,

Que re no 'l puesc contradire.
Donc, qual esfortz fa, si m vens,
E m fai languir de dezire
Ses esper d' esser jauzens!

Ses esper d' esser jauzens,
M' a donat novelh cossire
Amors per lieys qu' es valens
Tan qu' en perdos en sospire;
Mas d' aisso m conort al mens,
Que tost m' aucira l' afans,
Pus que senhor de bon aire,
Ab que bels sabers m' enans,
Non truep que pro m tenha guaire;
Mas assajar m' ai est lans. etc.
Giraud Riquier: Pus sabers.
---
Vû que rien je ne la puis contredire.
Donc, quel effort fait-elle, si elle me vainc,
Et me fait languir de desir
Sans espoir d' être jouissant!

Sans espoir d' être jouissant,
M' a donné nouveau penser
Amour pour elle qui est méritante
Tant que gratuitement j' en soupire;
Mais de cela je me console au moins,
Que tôt m' occira la peine,
Puisque seigneur débonnaire,
Avec qui beau savoir m' avance,
Je ne trouve qui profit me tienne un peu;
Mais j' essaierai cet élan.

Quelquefois, dans la ronde enchainée, ce renversement des rimes n' avait lieu que pour les deux derniers vers de chaque couplet; mais alors d' autres combinaisons plus compliquées ajoutaient de nouvelles difficultés à cette forme de poésie, qui a été très peu employée par les troubadours. (1: Voyez ce même Giraud Riquier, MS. R. 7226, fol. 297, v°:
Voluntiers faria.)

Pièces avec commentaire.

Les troubadours ajoutèrent quelquefois une espèce de commentaire aux pièces qu' ils composaient; ces explications, ordinairement en prose, placées entre chaque couplet, servaient à en développer le sujet, et à fixer l' attention des auditeurs.
Il nous reste dans ce genre une pièce de Rambaud d' Orange, l' un de nos plus anciens troubadours connus; elle est la seule qui soit parvenue jusqu' à nous.

Escotatz, mas no sai que s' es,
Senhor, so que vuelh comensar;
Vers, Estribot, ni Sirventes
Non es, ni nom no 'l sai trobar,

Ni ges no sai col me fezes,
S' aital no 'l podi' acabar.

Que ja hom mais no vis fach aital per home ni per femna en est segle, ni en l' autre qu' es passatz.

Sitot m' o tenetz a fades,
Per tan no m poiria laissar
Que ieu mon talan non disses;
No m' en poiria hom castiar:
Tot quant es no pres un poges,
Mas so qu' ades vei et esguar.
E dir vos ai per que; quar s' ieu vos o avia mogut, e no us o trazia a cap, tenriatz m' en per folh; quar mais amaria VI deniers en mon punh que milh soltz al cel.
Ja no m deman ren far que m pes
Mos amicx, aquo 'l vuelh preguar,
S' als ops no m vol valer manes,
Pus m' o profer; al lonc tarzar,
Pus leu que selh que m' a conques,
No m pot nulh autre gualiar.
Tot aisso dic per una dona que m fai languir ab belhas paraulas et ab loncx respiegz, no sai per que: pot mi bon esser, senhors?
Que ben a passat quatre mes,
Oc, e mais de mil ans so m par,
Que m' a autreiat e promes
Que m dara so que pus m' es car.
Domna, pus mon cor tenetz pres,
Adoussatz me ab dous l' amar.
Dieus ajuda,
in nomine patris et filii et spiritûs sancti,
aiso que sera, dona!
Qu' ieu sui per vos guais, d' ira ples,
Iratz, jauzens mi faitz trobar:
E sui m' en partitz de tals tres
Qu' el mon non a, mas vos, lur par;
E sui folhs chantaires cortes,
Tals qu' om m' en apela joglar.
Dona, far ne podetz a vostra guiza, quo fetz N' Aima de l' espatla, que l' estuget lai on li plac. E no sai qu' ieu m' anes al re contan, qu' a gensor mort no posc morir, si muer per dezirers de vos.
Er fenisc mon
no sai que s' es,
Qu' aissi l' ai volgut batejar:
Pus mais d' aital non auzi ges,
Be 'l dey en aissi apellar;
E chan lo, quan l' aura apres,
Qui que s' en vuelha azautar.
Vai,
Ses Nom; e qui t demanda qui t' a fag, digas li d' En Rainbaut, que sab ben far tota fazenda, quan se vol.

--
Écoutez, mais je ne sais ce que c' est,
Seigneurs, ce que je veux commencer;
Vers, Estribot, ni Sirvente
N' est, ni nom ne lui sais trouver,
Ni point ne sais comme je le fisse,
Si ainsi je ne le pouvais achever.
Vû que jamais on ne vit fait ainsi par homme ni par femme en ce siècle, ni en l' autre qui est passé.
Quoique vous me le teniez à fadaise,
Toutefois je ne pourrais laisser
Que mon desir je ne disse;
Ne m' en pourrait homme enseigner:
Tout ce qui est je ne prise une pougeoise, (*)
Excepté ce que maintenant je vois et regarde.
Et je vous dirai pourquoi; parce que si je vous l' avais commencé, et ne vous le mettais à chef, vous m' en tiendriez pour fol; car plus j' aimerais six deniers en mon poing que mille sols au ciel.
Jamais ne me demande rien faire qui me pèse
Mon ami, de cela je le veux prier,
(*) Monnaie d' une très petite valeur. (N. E. pugesa)

Si autre secours ne me veut valoir aussitôt,
Puisque me cela profite; au long tarder,
Plus vîte que celui qui m' a conquis,
Ne me peut nul autre bafouer.
Tout cela je dis pour une dame qui me fait languir avec belles paroles et
avec longs répits, je ne sais pourquoi: peut-il à moi bon être, seigneurs?
Vû que bien a passé quatre mois,
Oui, et plus de mille ans cela me paraît,
Qu' elle m' a octroyé et promis
Qu' elle me donnera ce qui plus m' est cher.
Dame, puisque mon cœur vous tenez pris,
Adoucissez-moi avec le doux l' amer.
Dieu aide, au nom du père et du fils et du saint-esprit, ce qui sera, dame!
Vû que je suis par vous gai, d' ire plein,
Triste, joyeux vous me faites trouver:
Et je m' en suis séparé de telles trois
Qu' au monde il n' y a, excepté vous, leur pareille;
Et je suis fou chanteur courtois,
Tel qu' on m' en appelle jongleur.
Dame, faire en pouvez à votre guise, comme fit dame Aima de l' épaule, vû qu' elle la cacha là où il lui plût. Et je ne sais que je m' aille autre chose contant, vû qu' à plus belle mort je ne puis mourir, si je meurs par desirs de vous.
Maintenant je finis mon je ne sais ce que c' est,
Vû qu' ainsi je l' ai voulu baptiser:
puisque jamais de tel je n' entendis point,
Bien je le dois ainsi appeler;
Et chante le, quand il l' aura appris,
Qui que s' en veuille accommoder.
Va, Sans Nom; et qui te demande qui t' a fait, dis lui que c' est le seigneur Rambaud, qui sait bien faire toute faciende, quand il veut.

Ces commentaires étaient aussi quelquefois improvisés par les jongleurs, soit lorsqu' ils débitaient les pièces d' autres troubadours, soit lorsqu' ils chantaient ou déclamaient leurs propres ouvrages. Ainsi Pierre de la Tour, selon son biographe, savait beaucoup de chansons d' autres poëtes, et en composait lui-même de remarquables, mais il avait le défaut de donner des explications plus longues que les poésies qu' il débitait. (1: “Si fon joglars... e sabia cansos assatz, e s' entendia e chantava e ben e gen, e trobava; mas quant volia dire sas cansos, el fazia plus lonc sermon de la rason que non era la cansos.” MS. R. 7225, fol. 131.)
On trouve également des exemples de pièces commentées ou paraphrasées par d' autres troubadours. Ces gloses étaient ordinairement en vers. Telle est la pièce de Giraud de Calanson sur l' amour (2: Tome 3, page 391.), commentée vers la fin du treizième siècle par Giraud Riquier. (3: MS. de d' Urfé, fol. 114, col. 3: Als subtils.)
Je citerai la paraphrase d' un seul vers. Giraud de Calanson avait dit en parlant du palais de l' amour:
E poia i hom per catre gras mout les.
(a: Et monte y homme par quatre degrés moult pénibles.)
Son commentateur ajoute:

Ver dis, segon que m pes
E que truep cossiran,
Li gra son benestan:
Lo premier es onrars,
E 'l segons es selars,
E 'l ters es gen servirs,
E 'l quartz es bos sufrirs,
E cascus es mot lens,
Tal qu' el el pueya greumens
Hom ses elenegar.
Giraud Riquier: Als subtils.

---
Vrai dit, vû que selon que je pense
Et que je trouve en réfléchissant,

Les degrés sont bien faits:
Le premier est honneur,
Et le second est discrétion,
Et le troisième est gentil servir,
Et le quatrième est bon souffrir,
Tellement que le monte difficilement
Homme sans haleiner.

Dans le manuscrit, ce commentaire est suivi de l' approbation en vers de Henri, comte de Rodez. D' après l' avis des gens éclairés, il décide que la paraphrase de Giraud Riquier explique bien le texte, il lui donne autorité, veut qu' elle soit seule reçue désormais, et que son sceau y soit apposé. Suit l' attestation que cette pièce, les gloses et le privilége du prince, ont été copiés sur l' original scellé du sceau de Henri.
Je terminerai cet article en rappelant que des troubadours se sont servis parfois de cadres précédemment employés avec beaucoup de succès par d' autres troubadours. (1: Telles sont les imitations de la pièce de Sordel sur le cœur de Blacas, par Bertrand d' Allamanon et Pierre Bremond. Voyez ci-dessus. p. LVIII.
La chanson de Bertrand de Born, heureusement imitée par Elias de Barjols. Ci-dessus. p. XLIII et suiv.
La satire de Pierre d' Auvergne imitée par le moine de Montaudon.
Ci-dessus. p. LIX, etc.)

Quelques-uns eurent l' art de placer, d' entremêler dans leurs poésies soit des vers détachés, soit des fragments pris dans les pièces des troubadours les plus estimés. J' indiquerai entre autres dans ce genre, la pièce de Barthélemy Giorgi, Mout fai; dans les quatre derniers vers de chaque couplet, elle offre le commencement de chaque couplet de la pièce, Quant hom, de Pierre Vidal. (*: Voyez aussi le Moine de Foissan, Be m' a long temps; dans cette pièce chaque couplet, ainsi que l' envoi, finit par le premier vers de différentes pièces d' autres troubadours.
J' indiquerai encore la novelle de Pierre Vidal, Abril issic, et la pièce de Raimond Vidal, En aquel temps, dans lesquelles se trouvent cités des passages d' un grand nombre de troubadours.)
Tels sont les principaux genres de pièces divisées en couplets, qu' offrent les poésies des troubadours.
Il en est d' autres qui, sans avoir une différence sensible dans les formes, reçurent néanmoins des noms particuliers, qui faisaient allusion au sujet traité par le poëte.
C' est ainsi qu' on appela Comjat, (català comiat) congé, les pièces dans lesquelles un amant désespéré par les rigueurs de sa dame, lui déclare qu' il s' éloigne, et qu' il porte ailleurs son hommage et ses vœux. (1: Tome 3, page 242.)
On désigna par le titre de Devinalh, (català endevinalla) énigme, (N. E. castellano adivinanza, enigma) une pièce composée de jeux de mots dont le sens présente un contraste continuel. (1: MS. R. 7226, fol. 384: Sui e no suy.)
Des pièces de ce genre se trouvent dans les plus anciens troubadours.
L' Escondig, justification, était une pièce dans laquelle un amant se défendait sur une accusation. (2: Tome 3, page 142.)
Le titre d' Estampida, estampide, fut donné aux pièces composées pour une musique déja faite. (3: Rambaud de Vaqueiras: Kalenda maya.)
Prezicansa, prédication en vers, désigna quelquefois des pièces adressées par les troubadours à des princes ou à des seigneurs qu' ils exhortaient à se prêter mutuellement des secours dans les guerres qu' ils avaient à soutenir. (4: Folquet de Marseille: Hueimais no i conosc. )
Il est d' autres pièces dont le nom indique le sujet choisi et traité par le troubadour. Le biographe de sa vie s' exprime ainsi: “Fes una prezicansa per confortar los baros que deguesso secorre al rey de Castella... e comensa aysi: Hueimais, etc.” MS. de d' Urfé, fol. 1.)
On nomma Torney, Garlambey, tournois, joûte, les pièces qui rappelaient les joûtes chevaleresques d' un tournois. (5: Rambaud de Vaqueiras: El so que pus.)
Carros, chariot, est le titre d' une pièce allégorique dans laquelle l' auteur emploie des termes de batailles et de siéges, pour faire ressortir davantage les qualités de sa maîtresse, qu' il compare à une place assiégée par toutes les autres femmes jalouses de son mérite et de sa beauté. (1)
Je passe à l' examen des pièces qui n' étaient pas divisées en couplets, et qui forment un genre distinct dans les poésies des troubadours.
Les principaux ouvrages de ce genre sont, l' épitre, les novelles, et les romans.

Épitre.

L' épitre, désignée par les troubadours sous différents noms, n' était point divisée en couplets. Presque toujours elle était en vers au-dessous de dix syllabes, de même mesure pour toute la pièce, et à rimes plates. Je ne trouve à citer qu' une épître de Raimond de Miraval qui soit en vers de différentes mesures, et dont les rimes soient consécutives de trois en trois; elle commence ainsi:

Dona, la genser c' om demanda,
Sel qu' es tot en vostra comanda
Vos saluda, apres vos manda

D' amor aitan can pot ni sap,
E si us play, dona, que ses gap
O entendetz del premier cap
Tro en la fi,
Entendre poiretz be aisi
Qu' el non a talan que s cambi. Etc.
Raimond de Miraval: Dona la genser.
----
Dame, la plus belle qu' homme souhaite,
Celui qui est tout en votre commandement
Vous salue, ensuite il vous mande
D' amour autant qu' il peut et sait,
Et s' il vous plaît, dame, que sans moquerie
Cela vous entendiez du premier chef
Jusqu' en la fin,
Entendre vous pourrez bien ainsi
Qu' il n' a desir qu' il se change.

Des supplications, des remerciements, des conseils, des instructions de morale ou de piété, tels étaient les sujets ordinaires de l' épître. Une abondante facilité de style, du nombre, de l' harmonie dans la versification, et quelquefois un peu de prolixité dans les détails, caractérisent ce genre de composition que je divise;
1° En épîtres dans lesquelles le poëte exprimait des sentiments d' amour, d' amitié, de reconnaissance, etc., ou sollicitait la faveur, les bienfaits, la protection, la justice des princes, des seigneurs, des nobles dames à qui elles étaient adressées;
2° En épîtres qui avaient pour objet de donner des avis utiles de conduite, ou des leçons sur les arts et les sciences;
3° En épîtres morales et religieuses.
Dans la première classe se distingue l' épître amoureuse et légère dont les troubadours n' avaient eu que très peu de modèles. Ce genre d' épître était souvent remarquable par le sentiment, la délicatesse, la grace, le naturel. On lui donnait fréquemment le nom de Donaire ou celui de Salutz.
Donaire indiquait une pièce qui commençait et se terminait par le mot Dona. (1: Tome 3, page 199.)
Le Salutz était une pièce qui commençait par une salutation à la dame dont le poëte faisait l' éloge. Voici les premiers vers d' une pièce dans ce genre, elle est d' Arnaud de Marueil, dont les différentes épîtres méritent d' être distinguées.

Sel que vos es al cor pus pres,
Dona, m preguet que us
saludes;
Sel que us amet pus anc no s vi
Ab franc cor et humil e fi;
Sel que autra non pot amar,
Ni auza vos merce clamar...
Vos
saluda e vostra lauzor,
Vostra beutat, vostra valor,
Vostre solatz, vostre parlar,
Vostr' aculhir e vostr' onrar,
Vostre pretz, vostr' ensenhamen,
Vostre saber e vostre sen,
Vostre gen cors, vostre dos ris,
Vostra terr' e vostre pais. Etc.
Arnaud de Marueil: Sel que vos es.
---
Celui qui vous est au cœur plus près,
Dame, me pria que je vous
saluasse;
Celui qui vous aima plus que onc ne se vit
Avec franc cœur et humble et fidèle;
Celui qui autre ne peut aimer,
Ni ose à vous merci crier...
Vous
salue et votre renommée,
Votre beauté, votre valeur,
Votre bienveillance, votre parler,
Votre accueillir et votre honorer,
Votre prix, votre instruction,
Votre savoir et votre sens,
Votre gentil corps, votre doux ris,
Votre terre et votre pays.

L' épître amoureuse n' était pas toujours adressée à la dame qui en était l' objet; le poëte écrivait quelquefois à un ami qu' il avait choisi pour confident de son amour et de ses plaintes. (1: Giraud Riquier: Al noble mot onrat.)
La tendre sollicitude de l' amitié inspira aussi de touchantes épîtres dans lesquelles le troubadour donnait des consolations au malheur. (2: Giraud Riquier: Si m fos tan de poder.)
On trouve quelques épîtres qui contiennent des récits piquants de la vie aventureuse des troubadours et des seigneurs qui les protégeaient. Une pièce remarquable dans ce genre c' est celle où Rambaud de Vaqueiras rappelle au marquis de Montferrat les diverses actions de leur vie, et réclame avec confiance un nouveau prix de son dévouement, de sa fidélité et de son courage. Compagnon d' armes de son protecteur, Rambaud de Vaqueiras l' avait suivi dans ses expéditions lointaines, il avait partagé ses dangers et ses aventures; poëte-chevalier, il les raconte en célébrant leurs succès communs, et parle de son seigneur et de lui-même avec cette franchise naïve, cette noble liberté qui caractérisa souvent les troubadours.
Cette pièce est en vers de dix syllabes, et seulement sur trois rimes différentes. Je citerai les vers qui la terminent.

E s' ie us volia retraire ni comtar
Los onratz faitz, senher, qu' ie us ai vist far,
Poiria nos a amdos enuiar,
A me del dire, a vos de l' escotar.
Mais cen piuzellas vos ai vist maridar
A coms, marques, a baros d' aut afar,
C' anc ab neguna jovens no us fetz peccar;
Cent cavayers vos ai vist heretar,
Et autres cent destruir' et issilhar,
Los bos levar, e 'ls fals e 'ls mals baissar;
Anc lauzengier no vos poc azautar;
Tanta veuva, tant orfe cosselhar,
E tan mesqui vos ai vist ajudar,
Qu' en paradis vos deurian menar,
Si per merce nulhs hom hi deu intrar...
Aleyxandres vos laisset son donar,
Et ardimen Rotlan e 'lh dotze par,
E 'l pros Berart domney e gent parlar:
En vostra cort renhon tug benestar,
Don e domney, belh vestir, gent armar,
Trompas e joc e viulas e chantar;
Et anc no us plac nulh portier al manjar,
Aissi cum fan li ric home avar.
Et ieu, senher, puesc me d' aitan vanar
Qu' en vostra cort ai gent saubut estar,
Don e sufrir e servir e celar,
Et anc no y fi ad home son pezar,
Ni no pot dir nuls hom ni repropchar
Qu' anc en guerra m volgues de vos lunhar,
Ni temses mort per vostr' onor aussar.
E pus, senher, sai tan de vostr' afar,
Per tres d' autres mi devetz de be far,
Et es razos, qu' en mi podetz trobar
Testimoni, cavalier e jocglar,
Senher marques.
-----
Et si je vous voulais retracer et conter
Les honorés faits, seigneur, que je vous ai vu faire,
Pourrait nous à tous deux ennuyer,
A moi du dire, à vous de l' écouter.
Plus de cent pucelles je vous ai vu marier
A comtes, marquis, à barons de haut parage,
Sans que jamais avec aucune la jeunesse ne vous fit pécher;
Cent chevaliers je vous ai vu doter,
Et autres cent détruire et exiler,
Les bons élever, et les faux et les mauvais abaisser;
Jamais flatteur ne vous put enorgueillir;
Tant de veuves, tant d' orphelins conseiller,
Et tant de faibles je vous ai vu aider,
Qu' en paradis ils vous devraient mener,
Si par merci nul homme y doit entrer...
Alexandre vous laissa son donner,
Et hardiesse Roland et les douze pairs,
Et le preux Bérart courtoisie et agréable parler:
En votre cour règnent tous les bien-êtres,
Don et courtoisie, beau vêtir, gentil armer,
Trompes et jeux et violes et chanter;
Et jamais ne vous plut nul huissier au manger,
Ainsi comme font les riches hommes avares.
Et moi, seigneur, je puis me d' autant vanter
Qu' en votre cour j' ai gentiment su être,
Donner et souffrir et servir et celer,
Et jamais je n' y fis à personne son chagrin,
Ni ne peut dire nul homme ni reprocher
Que jamais en guerre je me voulusse de vous éloigner,
Ni que je craignisse la mort pour votre honneur hausser.
Et puisque, seigneur, je sais tant de votre affaire,
Pour trois d' autres vous me devez du bien faire,
Et c' est raison, vû qu' en moi vous pouvez trouver
Témoin, chevalier et jongleur,
Seigneur Marquis.

L' épître dont l' objet était l' instruction de ceux à qui elle était adressée, prenait communément le nom d'
ensenhamen. On lui donna aussi le nom de conte, lorsque le sujet était traité sous la forme d' un récit.
Un troubadour commence une pièce de ce dernier genre par ces vers: Qui comte vol aprendre...
Ie us en dirai un tal
Que motz d' autres en val.
---
Qui conte veut apprendre...
Je vous en dirai un tel
Qui beaucoup d' autres en vaut.

Et il la termine ainsi:

Cortes e pros e ricx,
Er vuelh siatz manens
D' aquest ensenhamens.
Arnaud de Marsan: Qui comte.
---
Courtois et preux et puissant,
Maintenant je veux que vous soyez riche
De cet enseignement.

Les épîtres de cette seconde classe se composaient en général d' une suite de conseils donnés par le poëte aux seigneurs, aux damoisels, aux dames, aux troubadours, aux jongleurs, etc. Ces pièces, où trop souvent des citations de la bible, de la mythologie, de l' histoire, des romans, se trouvent mêlées et confondues, offrent aussi quelquefois des détails intéressants sur l' état des sciences et des arts, sur les usages, l' éducation et les mœurs de l' époque.
Voici quelques passages d' un ensenhamen où le poëte indique à une jeune fille, qu' il qualifie plusieurs fois de marquise, comment elle doit soigner sa toilette, les services qu' elle doit rendre à la noble dame chargée de son éducation, et enfin la conduite qu' elle doit tenir dans le monde.

Et enans que us cordetz,
Lau qu' el bras vos lavetz,
E las mas e la cara;
Apres, amigua cara,
Cordatz estrechamen
Vostres bras ben e gen;
Jes las onglas dels detz
Tan longas non portetz

----
Et avant que vous vous laciez,
Je loue que le bras vous vous laviez,
Et les mains et le visage;
Ensuite, amie chère,
Lacez étroitement
Vos bras bien et gentiment;
Point les ongles des doigts
Si longs ne portez


Que y paresca del nier,
Bel' ab cor plazentier,
E sobre tot gardatz
Que la testa us tenhatz
Pus avinen de re,
Car so c' om pus ne ve
Devetz may adzautir;
E deuriatz blanchir
Vostras dens totz matis;
Et enans c' om vos vis
Far tot can dig vos ai;
E devetz aver mai
Un bel, clar mirador,
En que vostra color
Remiretz e la fassa;
Si a ren que us desplassa
Faitz y emendaso...


Qu' il y paraisse du noir,
Belle avec cœur affable,
Et sur-tout gardez
Que la tête vous teniez
Plus avenante que rien,
Car ce qu' on plus en voit
Vous devez plus embellir;
Et vous devriez blanchir
Vos dents tous les matins;
Et avant qu' on vous vît
Faire tout ce que dit je vous ai;
Et vous devez avoir de plus
Un beau, clair miroir,
En qui votre couleur
Vous miriez et la face;
S' il y a quelque chose qui vous déplaise
Faites-y correction...

Le poëte explique ensuite à la jeune élève la manière dont elle doit servir sa dame; il indique diverses règles de conduite; et il ajoute:

E si voletz bastir
Solatz de jocx partitz,
No 'ls fassatz descauzitz
Mas plazens e cortes...
S' en aquela sazo
Negus homs vos somo
E us enquier de domney,
Jes per la vostra ley
Vos no siatz estranha
Ni de brava companha;
Defendetz vos estiers
Ab bels ditz plazentiers:
E si fort vos enueia
Son solatz e us fa nueia,
Demandas li novelas,
Cals donas son pus belas

De Gascas o Englezas,

Ni cals son pus cortezas,

Pus lials ni pus bonas;

E si 'l vos ditz Guasconas,

Respondetz ses temor:

Senher, sal vostr' onor,

Las donas d' Englaterra

Son gensor d' autra terra;

E si 'l vos ditz Engleza,

Respondetz: Si no us peza,

Senher, genser es Guasca; (: wasca : basca o vasca : gascona)

E metr' er l' etz en basca:

Si apelatz ab vos

Dels autres companhos,

Que us jutjen dreg o tort

De vostre desacort...
E si us ven d' agradatje
Per vieur' ab alegratje
C' aiatz entendedor,
No 'l devetz per ricor
Chauzir ni per rictat,
C' om may a de beutat
Mens val, si 'l pretz no y es;
E rictat no val ges
Tan com grat de la gen...
Vos devetz autreiar
Lialmen, ses falsar,
Bon' amor ambeduy,
E que prendatz de luy
Joiels, et el de vos;
E cant er amoros
E vos enamorada,
Siatz tan essenhada,
Si us fazia demanda
Fola, otra guaranda...
Que, per tot cant anc vis,
Vostre sen no us falhis...
E si us ama fort, bela,
Dementre qu' es pieusela,
El no us deu requerer
Que us torn a desplazer,
Ad anta ni a dampnatje
De tot vostre linhatje. Etc.
Amadieu des Escas: En aquel mes.
---
Et si vous voulez bâtir
Soulas de jeux-partis,
Ne les faites injurieux
Mais plaisants et courtois...
Si en cette saison
Aucun homme vous somme
Et vous requiert de courtoisie,
Point par la votre loi
Vous ne soyez étrangère
Ni de revêche compagnie;
Défendez-vous au contraire
Avec beaux discours agréables:
Et si fort vous tourmente
Son entretien et vous fait ennui,
Demandez-lui nouvelles,
Quelles dames sont plus belles
De Gasconnes ou d' Anglaises,
Et quelles sont plus courtoises,
Plus loyales et meilleures;
Et s' il vous dit Gasconnes,
Répondez sans crainte:
Seigneur, sauf votre honneur,
Les dames d' Angleterre
Sont plus belles que d' autre terre;
Et s' il vous dit Anglaise,
Répondez: Si ne vous déplaît,
Seigneur, plus belle est Gasconne;
Et mettrez alors cela en discussion:
Ainsi appelez avec vous
D' autres compagnons,
Qu' ils vous jugent droit ou tort
De votre différend...
Et s' il vous vient de gré
Pour vivre avec alégresse
Que vous ayez un amant,
Vous ne le devez par richesse
Choisir ni par puissance,
Vû qu' homme plus il a de beauté
Moins il vaut, si le mérite n' y est;
Et puissance ne vaut point
Tant comme le gré de la gent...
Vous devez octroyer
Loyalement, sans tromper,
Bonne amour tous les deux,
Et que vous preniez de lui
Joyaux, et lui de vous;
Et quand il sera amoureux
Et vous amoureuse,
Soyez tant enseignée,
S' il vous faisait demande
Folle, outre garantie...
Que, par tout ce que jamais vous vîtes,
Votre sens ne vous faillit...
Et s' il vous aime fort, belle,
Tandis que vous êtes pucelle,
Il ne vous doit requérir
Qui vous tourne à déplaisir,
A honte ni à dommage
De toute votre race.

Le même auteur, dans une autre pièce de ce genre, donne aussi des conseils à un jeune damoisel; j' en citerai quelques passages.

Ab semblan de ver dir
Comensatz e finetz,
Amic, car be sabetz
C' om deu gen colorar
Sos faitz, et al parlar
Deu gen metre color;
Si com li penhidor
Coloro so que fan,
Deu hom colorar tan
Paraulas ab parlar
C' om no 'l puesca reptar…
Mas si voletz honor,
E vieur' el segl’ onratz,
E voletz estr’ amatz
Per donas e grazitz,
Larcx e francx et arditz
Siatz, e gen parlans.…
Per que sers e matis,
Semanas, mes et ans
Vuel siatz fis amans
A vostra dona, aisi
Que us truep tot jorn acli
A far sas voluntatz;
E si nulh sieus privatz
Podetz en loc vezer,
Faitz li tan de plazer
Que de vos port lauzor;
Lauzor engenr' amor
May c' una sola res;
E sabetz que vers es
C' om ama de cor fi
Femna que anc no vi,
Sol per auzir lauzar;
Femna, segon que m par,
Ama del eys semblan...
E s' ela us fa gilos
E us en dona razo,
E us ditz c' anc re no fo

De so que dels huelhs vis
Diguatz: Don', ieu sui fis
Que vos dizetz vertat,
Mas ieu o ai somjat. Etc.
Amadieu des Escas: El temps.
---
Avec manière de vrai dire
Commencez et finissez,
Ami, car bien vous savez
Qu' on doit agréablement colorer
Ses faits, et au parler
Doit gentiment mettre couleur;
Ainsi comme les peintres
Colorent ce qu’ ils font,
Doit homme colorer tant
Paroles avec le parler
Qu’ on ne le puisse accuser...
Mais si vous voulez honneur,
Et vivre au siècle honoré,
Et voulez être aimé
Par dames et agréé,
Libéral et franc et hardi
Soyez, et bien parlant...
C’ est pourquoi soir et matin,
Semaines, mois et années
Je veux que vous soyez fidèle amant
À votre dame, ainsi
Qu' elle vous trouve chaque jour enclin
A faire ses volontés;
Et si aucun de ses favoris
Vous pouvez en lieu voir,
Faites-lui tant de plaisir
Que de vous il porte louange;
Louange engendre amour
Plus qu' une seule chose;
Et vous savez que vrai est
Qu' homme aime de cœur sincère
Femme que jamais il ne vit,
Seulement par ouïr louer;
Femme, selon qu' il me paraît,
Aime de semblable manière...
Et si elle vous fait jaloux
Et vous en donne raison,
Et vous dit que jamais rien ne fut
De ce que des yeux vous vîtes,
Dites: Dame, je suis certain
Que vous dites vérité,
Mais je l' ai rêvé.

L' épître morale fut pour les troubadours un moyen d' allier la dévotion au penchant qui les entraînait encore vers la poésie, lorsque, dégoûtés du monde, ils se retiraient dans les cloîtres. Une critique raisonnée des mœurs, quelques préceptes de piété mêlés aux louanges du Tout-Puissant, des discussions sur les dogmes, sur les mystères, sur la philosophie, furent ordinairement la matière de ce genre d' épître, où le troubadour religieux faisait souvent aussi l' aveu des erreurs de sa jeunesse, et implorait avec confiance la miséricorde divine.



Tant es cozens lo mal que m toca
Que no 'l puesc comtar ab la boca,
Ni metje no m' en pot valer;
Si tu no m vals per ton plazer,
Glorios dieus, per ta merce,
Dressa ta cara devan me...

Veray dieus, dressa tas aurelhas,
Entens mos clams e mas querelhas;
Aissi t movrai tenson e guerra
De ginolhos, lo cap vas terra,
Las mas juntas e 'l cap encli,
Tan tro t prenda merce de mi;
E lavarai soven ma cara,
Per tal que sia fresqu' e clara,
Ab l' aiga cauda de la fon
Que nais del cor lai sus el fron,
Car lagremas e plans e plors
So son a l' arma frutz e flors.


Folquet de Marseille: Senher dieus.
---
Tant est cuisant le mal qui me touche
Que je ne le puis conter avec la bouche,
Ni médecin ne m' en peut valoir;
Si tu ne me vaux par ton plaisir,
Glorieux dieu, par ta merci,
Dirige ta face devant moi...

Vrai dieu, dirige tes oreilles,
Entends mes cris et mes lamentations;
Ainsi je te ferai querelle et guerre
Agenouillé, le chef vers terre,
Les mains jointes et le chef incliné,
Tant jusqu' à ce qu' il te prenne merci de moi;
Et je laverai souvent mon visage,
Pour ainsi qu' il soit frais et clair,
Avec l' eau chaude de la fontaine
Qui naît du cœur là sus au front,
Car larmes et plaintes et pleurs
Ce sont à l' ame fruits et fleurs.


Je terminerai cet article par un passage sur l' immortalité de l' ame.

Lo mons fo fait, so par vertatz,
Per obs d' aisel que mais y val;
Donc segon razo natural

May val hom que res d' aquest mon,
Car de totas las res que son
Es hom senher e poderos;
Doncx sela vertatz es razos
Qu' el mon fon per obs d' ome faitz;
Doncx no pot hom esser desfaitz
Del tot, cossi ja faitz no fos;
Qu' el mons fora faitz en perdos,
Si hom fos desfaitz cant es mortz;
Doncx sela razos grans es fortz,
Que es ab arma que no mor;
Arma es facha de tal for
Que sos essers sera jasse;
Si donc non li tol dieu que 'l fe
Poder que l' a dat de durar;
E per que m' entendatz pus clar,
Vuelh vos o proar per razo:
Vers es que tug l' ome que so
Fan mal que notz o ben que val,
Et es razos que tug li mal
Seran punit e 'l be merit,
Car aissi deu esser partit. Etc.
Nat de Mons: Al noble rey.
---
Le monde fut fait, cela paraît vérité,
Pour avantage de celui qui plus y vaut;
Donc selon raison naturelle
Plus vaut l' homme que chose de ce monde,
Car de toutes les choses qui sont
Est l' homme seigneur et maître;
Donc cette vérité est raison
Que le monde fut pour avantage de l' homme fait;
Donc ne peut l' homme être détruit
Du tout, comme si jamais fait ne fut;
Vû que le monde serait fait gratuitement,
Si l' homme était détruit quand il est mort;
Donc cette raison grande est forte,
Qu' il est avec ame qui ne meurt;
L' ame est faite de telle essence
Que son être sera toujours;
Ainsi donc ne lui ôte Dieu qui la fit
Pouvoir qu' il lui a donné de durer;
Et pour que vous m' entendiez plus clair,
Je veux vous le prouver par raison:
Vrai est que tous les hommes qui sont
Font mal qui nuit et bien qui vaut,
Et c' est raison que tous les maux
Seront punis et les biens récompensés,
Car ainsi doit être partagé.

Les Novelles.

Les Novas, novelles, étaient de petits poëmes dans lesquels les troubadours retraçaient le plus souvent des anecdotes galantes relatives aux seigneurs, aux chevaliers, aux dames, etc. (1: Il paraît qu' on donnait le nom de Noellaire à ceux qui composaient des pièces de ce genre. Ainsi, d' après le biographe d' Elias Fonsalade, ce poëte ne fut pas bon troubadour, mais il fut auteur de novelles. “No bons trobaire mas noellaire fo.” MS. R. 7225, fol. 139.)
On trouve cependant quelques exemples de pièces intitulées Novelles, qui n' ont point pour objet des aventures ou des récits d' amour.
On connaît sur-tout Las novas del heretic, (2: Izarn: Diguas me.) Novelles de l' hérétique, pièce remarquable, dans laquelle un dominicain inquisiteur discute avec un théologien albigeois. C' est une controverse sur les dogmes, une suite d' argumentations mêlées d' invectives et de menaces.
Mais le plus souvent les novelles étaient des historiettes amoureuses, dans lesquelles le poëte, comme je l' ai déja remarqué (1: Ci-dessus, page 254.), employait quelquefois des passages des autres troubadours.
Une versification facile, un rhythme presque toujours harmonieux, une naïveté agréable, de la grace dans les détails, des traits piquants, des allégories quelquefois ingénieuses, tels sont les principaux caractères qui distinguent ce genre de poésie. La novelle n' était pas divisée en couplets, et les vers étaient ordinairement au-dessous de dix syllabes et à rimes plates. (2: Tome 3, page 398.)
Parmi les exemples que je pourrais choisir, je citerai quelques fragments d' une novelle où l' esprit brillant de la chevalerie semble se confondre avec le goût anacréontique et les fictions extravagantes de l' Orient.

Dins un verdier de mur serat...
Auzi contendre un papagai
De tal razo com ie us dirai.
Denant una don' es vengutz,
Et aporta 'l de lonh salutz,

E dis li: “Dona, dieus vos sal;
Messatje soy, no us sapcha mal,
Si vos dic per que soy aisi
Vengutz a vos en est jardi;
Lo mielher cavayer c' anc fos,
E 'l pus azaut e 'l pus joyos,
Antiphanor, lo filh del rey...
Vos tramet salutz cen mil vetz,
E prega us per mi que l' ametz,

Car senes vos non pot guerir
Del mal d' amor qu' el fay languir...”
Ab tan la dona li respon...
“Trop me paretz enrazonatz,
Car anc auzetz dir que dones
Joyas, ni que las prezentes
A degun home crestia?
Trop vos es debatutz en via;

Mas car vos vey tan prezentier,
Podetz a mi en sest verdier
Parlar o dir so que volretz,
Que no y seretz forsatz ni pres;
E peza m per amor de vos,
Car es tant azaut ni tan pros,
Car m' auzetz dar aital cosselh.
- Dona, et ieu m' en meravelh

Car vos de bon cor non l' amatz.
- Papagay, be vuelh sapiatz

Qu' ieu am del mon lo pus aibit.
- E vos cal, dona? - Mo marit.
- Jes del marit non es razos
Que sia del tot poderos;
Amar lo podetz a prezen,
Apres devetz seladamen
Amar aquel que mor aman

Per vostr' amor, ses tot enjan.
- Papagay, trop es bel parliers;
Par me, si fossetz cavayers,
Que jen saupratz dona preyar;
Mas jes per tan no m vuelh laissar
Qu' ie no us deman per cal razo
Dey far contra lui trassio
A cuy ay plevida ma fe.
- Dona, so vos dirai ieu be;
Amor non gara sagramen,
La voluntat sec lo talen...
---
Dans un verger de mur fermé...
J' ouis discuter un perroquet
De telle raison comme je vous dirai.
Devant une dame il est venu,
Et apporte à elle de loin saluts,
Et dit à elle: “Dame, dieu vous sauve;
Messager je suis, ne vous sache mal,
Si je vous dis pourquoi je suis ainsi
Venu à vous en ce jardin;
Le meilleur chevalier qui jamais fut,
Et le plus distingué et le plus joyeux,
Antiphanor, le fils du roi…
Vous transmet saluts cent mille fois,
Et prie vous par moi que vous l’ aimiez,
Car sans vous il ne peut guérir
Da mal d' amour qui le fait languir…”
À tant la dame lui répond.
“Beaucoup me paraissez raisonneur,
Car jamais ouïtes-vous dire que je donnasse
Joies, ni que je les présentasse
A aucun homme chrétien?
Trop vous vous êtes débattu en route;
Mais puisque je vous vois si courtois,
Vous pouvez à moi en ce verger
Parler ou dire ce que vous voudrez,
Vû que vous n’ y serez forcé ni pris;
Et pèse à moi pour amour de vous,
Car vous êtes si noble et si preux,
À cause que m’ osez donner tel conseil.
- Dame, et je m' en émerveille
De ce que vous de bon cœur ne l’ aimez.
- Perroquet, bien veux que vous sachiez
Que j' aime du monde le plus accompli.
- Et vous quel , dame? - Mon mari.
- Jamais du mari n’ est raison
Qu' il soit du tout souverain;
Aimer le pouvez à découvert,
Ensuite vous devez secrètement
Aimer celui qui meurt en aimant

Pour votre amour, sans toute tromperie.
- Perroquet, trop vous êtes beau parleur;
Il me paraît, si vous étiez cavalier,
Que gentiment vous sauriez dame prier;
Mais point pourtant ne me veux laisser
Que je ne vous demande pour quelle raison
Je dois faire contre lui trahison
À qui j' ai juré ma foi.
- Dame, ce vous dirai-je bien;
Amour ne garantit serment,
La volonté suit le desir…

Le perroquet continue de plaider la cause de son maître, et finit par convaincre la dame qui lui dit:
“E pus tant me voletz preiar
D' Antiphanor vostre senhor,
Luy reclami pel dieu d' amor,
Anatz vos en, qu' ie us do comjatz,

E pregui vos que li diguatz
Qu' ieu en breumen m' acordaray
Que pels vostres precx l' amaray;
Et si tant es que m vuelh' amar,
D' aitan lo podetz conortar
Que ja de luy no m partiray;
E portatz li m' aquest anel,
Qu' el mon non cug n' aya pus bel,
Ab sest cordo ab aur obrat,
Qu' el prenga per ma amistat...”
Ab tan parto lor parlamen...
Dreg a son senhor es vengutz
E comta 'l co s' es captengutz.
---
“Et puisque tant vous me voulez prier
D’ Antiphanor votre seigneur,
Lui je réclame par le dieu d' amour,
Allez-vous-en, vû que je vous donne congé,

Et je prie vous que vous lui disiez
Que moi en bref j' accorderai
Que par les votres prières je l' aimerai;
Et si tant est qu' il me veuille aimer,
D' autant vous le pouvez assurer
Que jamais de lui ne me séparerai;
Et portez-lui-moi cet anneau,
Vû qu' au monde je ne pense qu' il y en ait plus beau,
Avec ce cordon avec or ouvré,
Qu' il le prenne pour mon amitié...”
Soudain ils séparent leur parlement...
Droit à son seigneur est venu
Et conte lui comment il s' est conduit.

Le perroquet répète à son maître l' entretien qu' il vient d' avoir avec la dame; puis concertant les moyens d' introduire Antiphanor auprès d' elle, il imagine de mettre le feu au château, espérant qu' à la faveur du tumulte les deux amants pourront se trouver ensemble. Antiphanor juge le moyen excellent, mais il veut le soumettre à la belle de ses pensées, et envoie de nouveau vers elle le perroquet; la dame accepte, et l' oiseau-messager revient chercher son maître; ils cheminent, ils arrivent; Antiphanor s' arrête au pied des murs; le perroquet s' envole à
tire-d'aile, et se présente encore à la dame.

S' anet pauzar denan sos pes;
E pueys l' a dig en apres:
“Dona, mo senhor ai laissat
Al portal maior dezarmat,
Pessatz de luy, e faitz l' intrar,
Qu' ieu vauc lo castel abrandar.”

---
S' alla poser devant ses pieds;
Et puis lui a dit ensuite:
“Dame, mon seigneur j' ai laissé
Au portail plus grand désarmé,
Pensez de lui, et faites-le entrer,
Vû que je vais le château embraser.”


La dame lui remet les clefs dont elle s' était prudemment munie; Antiphanor est introduit dans le jardin, il donne du feu grégeois au perroquet, le château brûle, chacun fuit épouvanté; au milieu des cris, du désordre général, la dame s' échappe et vient joindre son amant.
Antiphanor intr' el vergier;
En un lieg de jotz un laurier
Ab sa dona s' anet colgar,
E nulhs homs non o sap contar
Lo gaug que fo entre lor dos,
Cals pus fo de l' autre joyos;
Veiaire lor es, so m' es vis,
C' aquo sia lur paradis;
Grans gautz es entre lor mesclatz.
E 'l foc fo totz adzamortatz;
Ab vinagre 'l fan escantir.
Ε 'l papagay cuget morir,
Tal paor ac de son senhor;
A l' enans que poc, venc vas lor,
E es se prop del lieg pauzatz,
E ac lor dig: “Car no us levatz?
Anatz sus, e departetz vos,
Qu' el foc es mortz tot ad estros.”
Antiphanor ab cor marrit
S' es levat, e pueys l' a dit:
“Dona, que m voldretz vos mandar?
- Senher, que us vulhatz esforsar
De far que pros tan can poiretz
En est segle, tan can vieuretz,
Fay se vas el; baiza 'l tres vetz.
Antiphanor s' en torna leu
Com filh de rey ab son corrieu.
Arnaud de Carcassès: Dins un vergier.
---
Antiphanor entre au verger;
En un lit dessous un laurier
Avec sa dame s' alla coucher,
Et nul homme ne le sait conter
Le délice qui fut entre eux deux,
Quel plus fut que l' autre content;
Semblant leur est, ce m' est avis,
Que cela soit leur paradis;
Grand bonheur est entre eux mêlé.
Et le feu fut tout amorti;
Avec vinaigre le font éteindre.
Et le perroquet pensa mourir,
Telle peur il eut de son seigneur;
Aussi vîte qu’ il put, il vint vers eux,
Et s’ est proche du lit posé,
Et leur a dit: “Pourquoi ne vous levez-vous?
Allez sus, et séparez-vous,
Vû que le feu est mort tout entièrement.”
Antiphanor avec cœur marri
S’ est levé, et puis lui a dit:
“Dame, que me voudrez-vous commander?
- Seigneur, que vous vous veuillez efforcer
De faire que vous soyez preux tant que vous pourrez
En ce siècle, tant que vous vivrez,
Fait-elle vers lui; baise lui trois fois.
Antiphanor s' en retourne promptement
Comme fils de roi avec son coursier.

Romans.

Le titre de Roman, donné aux ouvrages relatifs aux aventures de chevalerie, semble avoir été emprunté à la langue romane (1: Les troubadours donnèrent quelquefois aussi le titre de Roman à quelques-unes de leurs pièces qui n' étaient pas divisées en couplets.
C' est ainsi que Folquet de Lunel intitule Roman sa pièce: E nom del paire, qui n' est qu' un très long sirvente contre les mœurs et contre les diverses classes de la société.).
Il a été composé en effet par les troubadours beaucoup de poëmes en ce genre.
Je parlerai d' abord des Romans dont les manuscrits sont parvenus jusqu' à nous; je réunirai ensuite les principales preuves qui établissent l' existence d' un grand nombre d' autres romans, quoique les manuscrits ne se retrouvent pas.
Les romans qui nous restent sont, en vers:
Gerard de Rossillon,
Jaufre, fils de Dovon.
En prose, Philomena. (1: Je ne comprends pas parmi les romans une chronique (*: MS. de La Vallière, n° 2708; actuellement bibl. du Roi, n° 91.) qui traite de la guerre faite contre les Albigeois jusqu' au siége de Toulouse par Louis, fils de Philippe-Auguste, en 1219.
Cet ouvrage contient près de dix mille vers de douze syllabes et à rimes consécutives; il fut composé par Guillaume de Tudela, qui dit lui-même être un clerc élevé à Tudela en Navarre,
Us clercs que en Navarra fo a Tudela noirit.
(a: Un clerc qui en Navarre fut à Tudela nourri.)
L' auteur commença sa chronique à Montauban, en 1210.
Que fon ben comenseia l' an de l' arcarnatio
Del senhor Jeshu Crist, ses mot de mentizo,
C' avia M. CC. e X ans que venc en est mon,
E si fo l' an e mai can floricho 'l boicho;
Maestre W. La fist a Montalba...
(b: Vû que fut bien commencée l' an de l' incarnation
Du seigneur Jésus-Christ, sans mot de menterie,
Vû qu' il y avait M. CC. et X. ans qu' il vint en ce monde,
Et ainsi fut l' an en mai quand fleurissent les buissons;
Maître W. La fit à Montauban...)
Je ne parlerai point ici d' une vie de saint Honorat, premier abbé et fondateur du monastère de Lerins, traduite du latin et mise en vers de huit syllabes par Raimond Feraut, à la fin du XIIIe siècle (**: MS. R. n° 784, supplém.; et MS R. n° 152, jadis 2737 de La Vallière.), quoique les récits de cette vie pussent en quelque sorte la faire considérer comme un roman pieux.
Nostradamus, à l' art. de Raimond Feraut, dit qu' il dédia son ouvrage, en 1300, à la reine Marie, femme de Charles II, roi de Naples; qu' en récompense, il eut un prieuré dépendant du monastère de Saint-Honorat en l' île de Lerins (*: Vies des plus célèbres poëtes provençaux, p. 172.). Cette circonstance, ainsi que l' époque fixée par Nostradamus, est confirmée par l' auteur lui-même: “Si l' on veut connaître, dit-il, celui qui a
romancé cette vie de Saint-Honorat,
Hom l' apella Raymon Feraut...
Mais ben vuelh que sapjan las gens
Que l' an de Dieu mil e tres cens
Compli lo prior son romans.
--
On l' appelle Raimond Feraut...
Mais bien je veux que sachent les gens
Que l' an de Dieu mil et trois cents
Accomplit le prieur son roman.)

Le roman de Gerard de Rossillon paraît être le plus ancien de ceux qui nous restent; je n' hésite pas à croire qu' il appartient au commencement du douzième siècle; il pourrait être d' une époque antérieure. La rudesse du style, la violation fréquente des règles de la versification, des fautes nombreuses qu' on ne peut attribuer toujours à l' inexactitude du copiste ou à l' altération du texte, sont des marques certaines de son antiquité.
Quoiqu' il en soit, ce roman dont le manuscrit est souvent altéré et quelquefois inlisible, ne nous est point parvenu en entier (1: MS. in-8°, fonds de Cangé, coté 124; maintenant dans la bibliothèque du Roi, no 7991.); plusieurs feuillets du commencement ont été arrachés. Il contient néanmoins plus de huit mille vers de dix syllabes, à rimes consécutives.
Les longues querelles de Charles-Martel et de Gerard, comte de Rossillon font le sujet de ce roman dont l' action dure vingt-deux ans.
La fable du roman est terminée dans le manuscrit, comme l' attestent ces vers:
Era es fenitz lo lhibres e la cansos
De K. et de G., los rics baros. (a:
Maintenant est fini le livre et la chanson
De Charles et de Gerard, les illustres barons.)


mais il manque quelque chose à une espèce d' épilogue, qui paraît avoir terminé l' ouvrage.
Plusieurs troubadours ont parlé de ce roman, je citerai entre autres Pierre Cardinal, et Giraud de Cabreira.
Anc Carles Martel ni Girartz...
Non aucizeron homes tans. (b:
Jamais Charles-Martel ni Gerard...
N' occirent hommes tant.)
Pierre Cardinal: Per fols.
Non sabs co s va
Del duc Augier...
Ni de Girart de Rossillon. (c:
Tu ne sais comme se va
Du duc Augier...
Ni de Gerard de Rossillon.)
Giraud de Cabreira: Cabra juglar.

Le Roman de Jaufre (1), fils de Dovon, appartient à la Table-Ronde; c' est une suite d' aventures de chevalerie galantes et extraordinaires, dont Jaufre, jeune preux de la cour d' Artus, est le héros.
(1) La bibliothèque du Roi possède deux manuscrits de ce roman, l' un avec figures coloriées, coté 7988, auquel il manque la dernière page;
l' autre coté 468.
On en trouve aussi un long fragment dans le MS. du Vat. 3206.
Cet ouvrage contient plus de dix mille vers de huit syllabes, à rimes plates; les vers qui le terminent prouvent qu' il a été composé par deux auteurs différents dont les noms sont également inconnus.
E' n preguen tuit cominalment
Que cel que venc a naissiment
E totz nos autres a salvar,
Que, si 'l platz, el deing perdonar
A cel qu' el
romantz comenset
Et a aquel que l' acabet...
Aquest bon libre es fenitz,
Dieus en sia totz temps grazitz.
MS. R. 468, p. 124.
---
Et nous en prions tous également
Que celui qui vint à naissance
Et tous nous autres à sauver,
Que, s' il lui plaît, il daigne pardonner
A celui qui le roman commença
Et à celui qui l' acheva...
Ce bon livre est fini,
Dieu en soit en tout temps remercié.

Plusieurs passages de ce roman indiquent qu' il a été écrit au plus tard dans le commencement du treizième siècle. Il est dédié à un jeune roi d' Aragon, qui est très vraisemblablement Alfonse II, mort en 1196, ou Pierre II, son fils et son successeur au trône, tué en 1213 à la fameuse bataille de Muret. L' un et l' autre furent les protecteurs des troubadours; et c' est sous cette qualité que le poëte présente le prince auquel il dédie son ouvrage. Il suppose d' abord qu' il a entendu raconter à la cour d' Aragon, par un chevalier étranger, parent d' Artus et de Gauvain, les aventures qu' il met en rimes.

E ditz cel que las a rimadas,
Que anc lo rei Artus no vi,
Mas contar tot plan o auzi
En la cort del plus savi rei
Que anc fos de neguna lei,
Aiso es lo rei d’ Aragon
Paire de pretz e filz de don...
Anc en tan jove coronat
Non ac tan bona poestat,
Qu' el dona grantz dons volontiers
A joglars et a cavaliers,
Per que venon en sa cort tut
Acels que per pros son tengut.

E cel que rimet la canso
Auzi denant el la razo
Dir a un cavalier estrain
Paren d' Artus et de Galvain.
MS. R. 468, p. 1.
---
Et dit celui qui les a rimées,

Qui jamais le roi Artus ne vit,
Mais conter exactement il l’ ouït
En la cour du plus sage roi
Qui jamais fût d’ aucune loi,
Cela est le roi d’ Aragon
Père d' honneur et fils de don...
Jamais en si jeune couronné
N’ eut tant bonne puissance,
Vû qu’ il donne grands dons volontiers
À jongleurs et à chevaliers,
C' est pourquoi ils viennent en sa cour tous
Ceux qui pour preux sont tenus.
Et celui qui rima la chanson
Ouït devant lui la raison
Dire à un chevalier étranger
Parent d' Artus et de Gauvain.

L' auteur, après avoir placé Jaufre, son héros, dans une position difficile, en le rendant victime d' un enchantement, interrompt tout-à-coup sa narration, même avant d' être au milieu du roman, pour faire de nouveau l' éloge du roi d' Aragon. Toutefois cet éloge est précédé d' une satire mordante contre les mœurs du siècle, dont la dépravation et les désordres excitent les reproches du poëte qui, dit-il, abandonne son héros, et ne veut plus en parler.
Ara 'l vos laisarai estar...
Que jamais non sonerai mot
De Jaufre ni de sa preison. (b:
Maintenant je le vous laisserai être...
Vû que jamais je ne dirai mot
De Jaufre ni de sa prison.)

C' est immédiatement après ces vers que vient le nouvel éloge du roi d' Aragon, pour lequel le poëte dit qu' il va continuer son récit.
Mas per lo bon rei d' Aragon
Cui am e voil d' aitan servir,
Lo farai de preison issir...
MS. R. 468, p. 30.
---
Mais pour le bon roi d' Aragon
Que j' aime et veux d' autant servir,
Je le ferai de prison sortir.

Des troubadours ont nommé quelques personnages du Roman de Jaufre; peut-être ces personnages étaient-ils eux-mêmes les héros d' autres romans.
Giraud de Cabreira, dans sa pièce, Cabra Juglar, cite Dovon comme héros d' un roman que doit connaître un jongleur.
Dovon était père de Jaufre; le roman dont je parle fait plusieurs fois l' éloge du brave Dovon. Voici un passage qui rappelle à-la-fois la circonstance de sa mort et les justes regrets que le roi Artus accorda à la mémoire d' un de ses preux les plus distingués.


E pueis a 'l son nom demandat.
“Seigner, Jaufre, lo fill Dovon
Ai nom, en la terra don son.”
E can lo reis ausi parlar
De Dovon, pren a sospirar…
“De ma taula e de ma cort fon...
Deus li fassa vera merce,
S 'l platz, car el moric per me,
C' us arquers pel pietz lo feri
D' un cairel qu' el cor li parti,
Ad un castel que cunbatia
D' un mieu guerrer en Normandia.”
MS. R. 468, p. 8.
__
Et puis lui a son nom demandé.
“Seigneur, Jaufre, le fils de Dovon
J’ ai nom, en la terre d’ où je suis.”
Et quand le roi ouït parler
De Dovon, il se prit à soupirer…
“De ma table et de ma cour il fut…
Dieu lui fasse vraie merci,
S' il lui plaît, car il mourut pour moi,
Vû qu' un archer par la poitrine le frappa
D' un carreau qui le cœur lui partagea,
A un château qu' il attaquait
D' un mien ennemi en Normandie.”

Giraud de Cabreira parle aussi d' Estout de Vertfeuille, l' un des chevaliers les plus redoutables, vaincus par Jaufre. Le même personnage est indiqué comme héros de roman dans une tenson.
E faullas d' Estort de Vertfoill.
(b: Et vous devisez d' Estout de Vertfeuille.)
Lanfranc Cigalla et Lantelm: Lantelm.

Ce roman est remarquable par la simplicité de son action principale, à laquelle se rattachent un grand nombre d' incidents.
Dans les autres romans du moyen âge, la fable comprend ordinairement la vie entière ou une grande partie de la vie du héros qui en fait le sujet; dans le Roman de Jaufre, c' est une action presque unique qui a son exposition, son nœud et son dénouement. Le roi Artus est au milieu de sa cour, on y célèbre pompeusement la fête de la Pentecôte: Jaufre, jeune et beau damoisel, se présente au roi; et, lui avouant qu' il n' est encore que simple écuyer, lui demande la faveur d' être armé chevalier; Artus lui en fait la promesse, et l' invite à prendre part au festin. Tout-à-coup un chevalier entre dans la salle, c' est le féroce Taulat de Rugimon; d' un coup de lance, il frappe un preux et l' abat mort aux pieds de la reine, puis se retournant vers l' assemblée, il apostrophe insolemment le roi, et défiant tous ses chevaliers, il lui annonce pour chaque année, à pareil jour, une pareille injure. La consternation est générale, Artus gémit; alors Jaufre s' approche de lui et le prie de tenir sa promesse: “Faites-moi donner des armes, dit-il, et je m m' attache à la poursuite de ce chevalier félon; oui, je jure de ne prendre aucun repos, aucune nourriture, jusqu' à ce que je l' aie rencontré, attaqué, et vaincu.”
Le roi admire le courage et le dévouement du damoisel, mais il s' alarme des périls qu' il veut affronter; Jaufre insiste, presse; Artus cède enfin, l' arme chevalier, et de sa main royale il lui attache l' éperon droit; ensuite il lui ceint l' épée au côté gauche, et le baise sur la bouche. Aussitôt Jaufre prend son écu et sa lance, se prosterne devant le roi, salue la cour, et s' élançant avec légèreté sur son coursier ardent et rapide, il part comme un trait.
La recherche de Taulat, les divers obstacles qui arrêtent Jaufre, et enfin sa victoire, tel est le sujet principal de ce roman.
Jaufre poursuit le chevalier félon avec autant d' intrépidité que de constance, pourfendant tour-à-tour des guerriers, des nains, des géants, des enchanteurs, ou délivrant des fers et de la tyrannie plusieurs chevaliers, des femmes, des enfants.
Ces aventures nombreuses sont autant d' épisodes que le poëte rattache à l' action principale, parce que chaque incident, chaque victoire, devient pour Jaufre l' occasion d' un nouvel hommage envers le roi Artus, à qui il adresse successivement tous les guerriers qu' il a vaincus, et toutes les victimes qu' il a sauvées.
Parmi ces épisodes, il en est un qui tient plus immédiatement encore à la fable du roman: ce sont les amours de Jaufre et de la belle Brunesens, dont la main devient le plus beau prix du triomphe de Jaufre sur Taulat de Rugimon. Cet épisode fait le complément de l' ouvrage. Après sa victoire, Jaufre revient au château de Monbrun où la belle Brunesens tient une cour brillante. D' abord timide et respectueux, le héros n' ose déclarer son amour à la jeune princesse, qui ressent en secret pour lui la plus vive passion. Enhardi par les honneurs qu' on lui rend et par l' espoir de plaire, Jaufre explique enfin ses sentiments, Brunesens lui avoue les siens; et ces deux amants se rendent ensuite à la cour d' Artus, où, après de nouveaux incidents, leur mariage est célébré avec magnificence.
La versification de ce roman est généralement facile; on y remarque des descriptions brillantes et animées, des morceaux gracieux et des détails piquants; mais un goût sévère doit y blâmer des conceptions bizarres, une prolixité minutieuse et un défaut sensible de variété dans la plupart des évènements qui se succèdent selon le caprice et l' imagination vagabonde du poëte.

Philomena est le titre du seul roman en prose qui nous reste. (1: Manuscrit de la bibliothèque du Roi, 10307, ayant jadis appartenu à Baluze. Dans les MSS. de Colbert, on trouve une copie de ce roman en écriture moderne; cette copie est faite d' après un exemplaire qui existait autrefois dans les archives de la ville de Carcassonne.)
Cet ouvrage contient le récit des exploits de Charlemagne dans le midi de la France, contre les Sarrasins, et semble avoir été fait principalement pour célébrer la fondation du monastère de Notre-Dame de la Grasse par ce prince.
On a souvent discuté sur l' époque où ce roman a pu avoir été composé. (2: Histoire littéraire de la France, t. 4, p. 211, et t. 6, p. 13; Académie des inscriptions et belles-lettres, t. 21.)
Il est prouvé maintenant qu' il n' est pas aussi ancien que l' ont prétendu quelques critiques; il appartient au douzième siècle.
Outre que dans le Philomena il est fait mention de l' évêché de St-Lisier, érigé seulement en 1150, on peut ajouter aux raisons déja alléguées contre la haute antiquité de cet ouvrage, qu' on y trouve le nom de St-Thomas de Cantorbery, canonisé en 1173. (N. E. Canterbury, Thomas Becket)
Cependant il n' est pas permis de croire que ce roman ait été composé après la fin du douzième siècle, puisqu' il en existe une traduction faite par l' ordre de Bernard, abbé de la Grasse, sur un manuscrit déja très vieux, et que Bernard III, le moins ancien des abbés de ce nom, qui peuvent avoir ordonné cette traduction, vivait du temps de saint Louis. (1: “Quæ historia antiquatâ litteraturâ et ferè destructa, in librorum repositorio dicti monasterii (Notre-Dame de la Grasse), fuit inventa; quam historiam, ad instantiam et preces venerabilis dei gratiâ Bernardi abbatis et totius conventi dicti monasterii... latinis verbis ego Paduenus composui, prout mihi possibilitas fuit translatare.” Bandini, Catal. bibl. Laurenz., t. 2, p. 795.)
Outre ces trois ouvrages dont nous possédons les textes, on ne peut révoquer en doute l' existence d' un grand nombre d' autres romans, écrits dans la langue des troubadours, et dont les manuscrits ont péri ou sont ignorés; plusieurs documents contemporains en fournissent des preuves authentiques.
De nombreux passages des poésies des troubadours attestent qu' il y avait beaucoup d' ouvrages de ce genre en langue romane.
J' ai déja eu l' occasion de rappeler (2: Voyez ci-dessus, p. 157.) que les troubadours lisaient quelquefois des romans dans les cours et dans les châteaux où ces sortes d' ouvrages devaient nécessairement être connus, sans quoi les allusions fréquentes que ces poëtes faisaient dans leurs pièces à des héros de roman, n' auraient point été comprises par les nombreuses et diverses réunions de dames et de seigneurs.
La connaissance des romans était absolument nécessaire aux jongleurs. Si ces romans n' avaient été écrits en la langue seule usitée dans le midi de la France, aurait-on exigé généralement des jongleurs qu' ils en eussent fait une étude?
Les divers troubadours qui ont écrit des instructions pour les jongleurs, indiquent comme indispensable, la connaissance des principaux romans, dont ils font une longue énumération.
Voici quelques uns des personnages de roman indiqués par Giraud de Cabreira, dans sa pièce, Cabra Juglar. Aigolens, Aiols, Aldaer, Ami, Amelis, Apollonius, Aufelis, Augier, Aya d' Avignon, Bérart, Bovon, Charles, Daurel, Dovon, Estout, Floris, Florisen, Gauvain, Gerard de Rossillon, Goanelon, Gribert, Guarin, Isembert, Marchari, Marcueil, Marselion, Merlin, Milon, Olitia, Olivier, Pâris, Rainier, Rainoalt, Robert, Roland, Tristan, Yseult.
Giraud de Calanson, dans sa pièce, Fadet Joglar, nomme entre autres: Amier, fils de Rainier, Amon, fils de Doon, Boloes, Clodomir, Daurel, Doer, Gamenon, Marescot, Pamfile, Pepin, Suralis, Teris, Virgile.
Parmi les personnages de roman que cite Bertrand de Pâris de Roergue, dans sa pièce, Guordo, je remarque les suivants:
Adraste, Aluxe, André, Apollonius, Argilen, Aripodes l' enfant, Artus, Aspinel, Gormon, Guyon de Mayence, Isambart, Ivan, Marck, Merlin, Polamides, Salapinel, Tristan.
Lorsqu' un troubadour introduit dans une pièce un jongleur comme interlocuteur, et qu' il le fait discourir sur son savoir, il ne manque pas de lui faire dire qu' il connaît beaucoup de romans, et qu' il les conte bien.
E si be m suy aperceubutz
A son venir que fos joglars;

Si m volgui saber sos afars
Per mi meteus, et el me dis:
“Senher, ieu soy us hom aclis...
E say romans dir e contar.”
Pierre Vidal: Abril.
(a: Et comme bien je me suis aperçu
A son venir qu' il fût jongleur;
Ainsi je voulus savoir ses affaires
Par moi-même, et il me dit:
“Seigneur, je suis un homme dévoué...
Et je sais romans dire et conter.”

Plusieurs troubadours offrent dans des pièces d' un autre genre, une énumération de divers héros de romans. (1: Voyez tome 3, p. 204, 342.)

Lo sen volgra de Salomon,
E de Rollan lo bel servir...
E sembles Tristan de amia,
E Galvan de cavallaria;
E 'l bon saber de Merlin volgra mai.
Pistoleta: Ar agues.
(b: Le sens je voudrais de Salomon,
Et de Roland le beau servir...
Et que je ressemblasse à Tristan d' amie,
Et à Gauvain de chevalerie;
Et le bon savoir de Merlin je voudrais davantage.)

Anc Carles Martel, ni Girartz,
Ni Marsilis, ni Aigolans,
Ni 'l rey Gormons, Ni Yzembartz,
Non aucizeron homes tans.
Pierre Cardinal: Per fols.
(a: Jamais Charles-Martel, ni Gerard,
Ni Marsilis, ni Aigolans,
Ni le roi Gormon, ni Isembard,
N' occirent hommes tant.)

De tant fo mal membratz,
Car Dons Rainatz lo ros,
Ni Belins lo moutos,
N’ Isingrins l’ afilatz,
Ni Floris qu’ er amatz...
Ni Tiflas de Roai,
Ni Raols de Cambrai
No i Foron, Ni 'l deman
De Perceval l’ enfan.
Arnaud s' Entrevenas: Del sonet.
(b: De tant il s' est mal souvenu,
Car Don Renard le roux,
Ni Belin le mouton,
Ni Isengrins le rusé,
Ni Floris qui était aimé...
Ni Tiflas de Roai,
Ni Raouls de Cambrai
N' y furent, ni la demande
De Perceval l' enfant.)

De Merlin lo salvage com dis oscuramentz
De totz los reis engles lo profeciaments, (c:
De Merlin le sauvage comme il dit obscurément

De tous les rois anglais la prophétie,

De la mort Artus sai per que n' es doptamentz,
De Galvan so nebot los aventuramentz,
De Tristan e d' Ysolt los enamoramentz, (N. E. Tristán e Isolda)
E del clerc lausenger per qual lausengamentz
De leis e del rei March parti 'l maridamentz,
De Guillielm Perdut com fo terra tenentz,
Del bo rei Aroet com fo larcx e metentz.
Pierre de Corbian: El nom de Yesu.
(a: De la mort d' Artus je sais pourquoi en est doutance,
De Gauvain son neveu les aventures,
De Tristan et d' Yseult les amours,
Et du clerc médisant par quelle médisance
D' elle et du roi Marck sépara le mariage,
De Guillaume Perdut comme il fut terre tenant,
Du bon roi Aroet comme il fut libéral et dépensier.)

Les romans étaient très nombreux dans le douzième siècle; la plupart des troubadours de cette époque y font des allusions fréquentes dans leurs pièces; tels sont plus particulièrement, Rambaud d' Orange, la comtesse de Die, Bernard de Ventadour, Augier, Pons de Capdueil, Arnaud de Marueil, Pistoleta, Gaucelm Faidit, Arnaud Daniel, Rambaud de Vaqueiras, etc. J' indiquerai par ordre alphabétique quelques-uns des romans dont les troubadours ont le plus fréquemment parlé, et je choisirai dans leurs pièces, les passages qui rappellent quelques circonstances de ces romans.

Alexandre.

Plus que las domnas que aug dir
C' Alixandres trobet el broill,
Qu' eran totas de tal escuoill
Que non podion ses morir
Outra l' ombral del bruoill anar.
Guillaume de la Tour: Plus que.
(a: Plus que les dames que j' entends raconter
Qu' Alexandre trouva au bois,
Qui étaient toutes de telle sorte
Qu' elles ne pouvaient sans mourir
Outre l' ombrage du bois aller.)

André de France.

L' ancien historien des poëtes provençaux dit, d' après le moine des îles d' Or et Saint Cesari, que Pons de Brueil, “amoureux de Elis de Merillon, femme de Ozil de Mercuyr, fille de Bernard d' Anduze, gentilhomme d' Auvergne, fit un beau chant funèbre sur la mort de Elys... Qu' il mit par écrit un traicté intitulé: De las amors enrabyadas de Andrieu de Fransa, qui mourut par trop aymer.” (1: Jean de Nostradamus, p. 82.)
Le troubadour que Nostradamus nomme Pons de
Brueil, n' est autre que Pons de Capdueil qui en effet, selon son biographe “aima d' amour Azalaïs de Mercœur, femme d' Osil de Mercœur, et fille de Bernard d' Anduze, baron distingué de la marche de Provence.” (2: “Pons de Capduoill... amet per amor ma dompna N' Azalais de Mercuer, moiller d' En Ozill de Mercuer, que fo filla d' En Bernart d' Andusa, d' un onrat baron qu' era de la marca de Proenssa.” MS. R. 7614, fol. 32.)
J' ai eu déja l' occasion de rappeler la complainte touchante que Pons de Capdueil fit sur la mort d' Azalaïs. (1: Voyez ci-dessus, p. 181.)
Il est donc très vraisemblable que ce roman d' André de France fut composé par ce troubadour. Voici quelques passages relatifs à ce roman:

Ni per amor puosca nul hom morir,
Car ieu non muor, e mos mals es tan greus,
Per qu' ieu non crei c' anc en moris N Andrieus.
Pierre Rogier: Ja n' er cregut.
(a: Ni que pour amour puisse nul homme mourir,
Car je ne meurs, et mon mal est tant grief,
C' est pourquoi je ne crois que jamais en mourut le seigneur André.)

Car sels Andrieus qu' om
romansa
Non trais anc tan greu martyre
Per la reyna de Fransa,
Com ieu per vos cui dezire.
Gaucelm Faidit: Quoras que m des. (b:
Car cet André qu' on romance
Ne traîna jamais tant grief martyre
Pour la reine de France,
Comme moi pour vous que je desire.)

Si tant gent muri Andrieus,
Non amet mielhs en son cor
Qu' ieu fas lieys qu' ai encobida.
Elias de Barjols: Bon' aventura.
(c: Quoique tant gentiment mourût André,
Il n' aima mieux en son cœur
Que je fais elle que j' ai convoitée.)
Amada us ai mais c' Andrieus la reyna.
Rambaud de Vaqueiras: Non puesc.
(a: Aimée je vous ai plus qu' André la reine.)
Enans l' am mais, s' ela m guart ni m' aiut,
No fes Andrieus la reyna de Fransa.
Raimond Jordan: Vert son li ram.
(b: Cependant je l' aime plus, si elle me garde et m' aide,
Que ne fit André la reine de France.)

Dans une tenson entre Giraud et Peyronet, sur le pouvoir des yeux et du cœur en amour, Peyronet défend le pouvoir des yeux, et rappelle l' exemple d' André de France. Je citerai encore ce passage, malgré l' altération du texte, parce qu' il se rapporte plus immédiatement au titre donné par Nostradamus à l' ouvrage de Pons de Capdueil.

Segner Giraut, tut li ben e 'l damnagje
Movon per huogl, d' amor, que c' om vos dia,
C' a Andriuet meiron al cor tal ragje
Qu' en pres la mort per lieis cui dieu maldia.
Giraud et Peyronet: Peronnet d' una.
(c: Seigneur Giraud, tous les biens et les dommages
Meuvent par yeux, d' amour, quoiqu' on vous dise,
Vû qu' à André ils mirent au cœur telle rage
Qu' il en prit la mort pour elle que Dieu maudisse.)


Apollonius de Tyr.

D' Apollonius de Tyr
Sapchatz comtar e dir
Com el fos perilhat,

----
D' Apollonius de Tyr
Sachez conter et dire
Comme il fut en danger,



El e tot son bernat,
En mar perdet sas gens...
E pueis issic en terre
On li fon obs a querre
Vianda don hom vieu,
Com un paure caitieu…
Mas pueis n’ ac gran honor,
C’ amor li rendet say
Mais que non perdet lay…
E fo rey com denans
Fort e ricx e prezans.
Arnaud de Marsan: Qui comte.
(a: Lui et tout son barnage,
En mer il perdit ses gens...
Et puis il sortit en terre
Où lui fut besoin à chercher
Nourriture dont on vit,
Comme pauvre chétif...
Mais puis il en eut grand honneur,
Vû qu’ amour lui rendit ici
Plus qu’ il ne perdit là...
Et il fut roi comme devant
Puissant et riche et prisé.)

Artus et Ara.

Sapchatz del rey Artus,
Que say que us valra pus,
Car el anc no feni
Ni encar no y falhi,
Ni ja no y falhira
Can segle durara.
Arnaud de Marsan: Qui comte.
---
Sachez du roi Artus,
Vû que je sais que vous vaudra plus,
Car il jamais ne finit
Ni encore n’ y faut,
Ni jamais n' y faudra
Autant que le siècle durera.

Ce passage prouve que les romans de la Table-Ronde étaient généralement répandus dans l' Europe latine.

Ges non sabes d' Artus tan com ieu fas,
Ni de sa cort on ac man soudadier.
Bert. de Paris de Roergue: Guordo. (b:
Point ne savez d' Artus tant comme je fais,
Ni de sa cour où il eut maint soldat.)

Anc al temps d' Artus ni d' Ara,
Ieu no crei que nuls homs vis
Tan bel colp...
Frag. Laurenziana, plut. 41, n° 42.
(c: Jamais au temps d' Artus ni d' Ara,
Je ne crois que nul homme vit
Tant beau coup...)

Bérart de Monleydier.

Aleyxandre vos laisset son donar...
E 'l pros Berart domney e gen parlar.
Rambaud de Vaqueiras: Valen marques.
(d: Alexandre vous laissa son donner...
Et le preux Bérart courtoisie et gentil parler.)

D' Ardimen val Rotlan et Olivier...
E de domney Berart de Monleydier.
Pierre Vidal: Drogomans.
(e: De hardiesse vaut Roland et Olivier...
Et de courtoisie Bérart de Monleydier.)

Mais que Beratz de Monleydier,
Tota nueg joston a doblier.
Marcabrus: Al departir.
(a: Plus que Bérard de Monleydier
Toute la nuit joûtent au tablier.)


Floris et Blanchefleur.

Car plus m' en sui abellida
Non fis Floris de Blancaflor.
Comtesse de Die: Estat ai.
(b: Car plus je m' en suis charmée
Que ne fit Floris de Blanchefleur.)

Blancaflor ni Semiramis...
Non agro la meitat de joy
Ni d' alegrier ab lurs amis,
Cum ieu ab vos, so m' es avis.
Arnaud de Marueil: Dona genser.
(c: Blanchefleur, ni Sémiramis...
N' eurent la moitié de joie
Ni d' alégresse avec leurs amis,
Comme moi avec vous, ce m' est avis.)

Que meill non pres a Raol de Cambrais,
Ni a Flori qan poget el palais.
Folquet de Romans: Ma bella dompna.
(d: Vû que mieux ne prit à Raoul de Cambrai,
Ni à Floris quand il monta au palais.)

Pro m' esta miels d' amor
Qu' a Floris el palais.
Gaucelm Faidit: Ges no m tuelh.
(e: Profit m' est mieux d' amour
Qu' à Floris au palais.)


Anc no fon de joy tan ricx
Floris quan jac ab s’ amia.
Folquet de Romans: Ma chanso.
(a: Jamais ne fut de joie si riche
Floris quand il coucha avec son amie.)

Ni Blancaflor
Tan greu dolor
Per Flori non senti,
Quan de la tor
L' emperador
Per s’ amistat eyssi.
Aimeri de Bellinoi: S’ a mi dons.
(b: Ni Blanchefleur
Tant griève douleur
Pour Floris ne sentit,
Quand de la tour
L' empereur
Pour sa tendresse sortit.)

Un passage du roman de Jaufre semble rappeller une autre circonstance.

Que far m’ o fai forsa d’ amor
Que fes Floris a Blancaflor
Tant amar, qu’ era filz de rei,
Que partir lo fes de sa lei.
Ms. R. n° 7988, fol. 76, v°; et n° 468, p. 86.
(c: Vû que faire me le fait force d’ amour
Qui fit Floris à Blanchefleur
Tant aimer, qui était fils de roi,
Que séparer le fit de sa loi.)

Golfier des Tours.


Aissi 'l serai fis ses fals' entresenha,
Cum fo 'l leos a 'N Golfier de las Tors,
Quan l' ac guerit de sos guerriers peiors.
Gaucelm Faidit: Chant e deport.
(a: Ainsi je lui serai fidèle sans fausse démonstration,
Comme fut le lion au seigneur Golfier des Tours,
Quand il l' eut délivré de ses ennemis pires.)

Gui de Nantueil.

Leis qu' ieu am mais que non amet vasletz
Guis de Nantuelh la puissel' Ayglentina.
Rambaud de Vaqueiras: Non puesc.
(b: Elle que j' aime plus que n' aima le varlet
Gui de Nantueil la pucelle Aiglantine.)
Avetz de totz los bos aips e d' amor,
Don vos es pres miels c' a 'N Gui de Nantuelh.
Aimeri de Peguilain: Lonjamen.
(c: Vous avez de tous les bons avantages et d' amour,
D' où vous est pris mieux qu' au seigneur Gui de Nantueil.)

Que saup mais d' amor que Nantuelh.
Raimond Vidal: En aquel temps.
(d: Vû qu' il sut plus d' amour que Nantueil.)

E comtatz d' En Gui de Nantoill.
Lanfranc Cigala et Lantelm: Lantelm.
(e: Et vous contez du seigneur Gui de Nantueil.)

Ivan.

D' Ivan lo filh del rey
Sapchatz dire per quey
(f: D' Ivan le fils du roi
Sachez dire pourquoi

Fon el pus avinens
De negus hom vivens;
Qu' el premier sembeli
C’ om portet sobre si
El ac en son mantel…
E 'n espero finela,
E bloca en escut;
El ac, so sabem tut,
Gans c’ om viest en mas,
E 'l ac los primeiras;
Las donas aquel temps
Que l' ameron essems,
El tengro per amic.
Arnaud de Marsan: Qui comte.
(a: Fut il plus avenant
Qu’ aucun homme vivant;
Vû que la première fourrure
Qu’ on porta sur soi
Il eut en son manteau...
Et en éperon courroie,
Et boucle en écu;
Il eut, cela nous savons tous,
Gants qu’ on vêtit en main,
Et il eut les premiers;
Les dames en ce temps
Qui l’ aimèrent ensemble,
Le tinrent pour ami.)

Landrix et Aya.

Et am vos mais que Landricx non fetz Aya,
Pons de Capdueil: Humils.
(b: Et j' aime vous plus que Landrix ne fit Aya.)

Qu' ieu serai de bon celar
E plus fis, si dieus n' ampar,
Que no fo Landricx a n' Aya.
P. Raimond de Toulouse: Ar ai ben.
(a: Vû que je serai de bon celer
Et plus fidèle, si Dieu n' empêche,
Que ne fut Landrix à dame Aya.)



Linaure.

De Linaura sapchatz
Com el fon cobeitatz,
E com l' ameron totas
Donas, e' n foron glotas,
Entro 'l maritz felon
Per granda trassion
Lo fey ausir al plag;
Mas aco fon mot lag
Que Massot so auzis;
E 'n fo, so cre, devis
E faitz quatre mitatz
Pel quatre molheratz;
(b: De Linaure sachez
Comme il fut convoité,
Et comme l' aimèrent toutes
Dames, et en furent gloutonnes,
Jusqu' à ce que le mari félon
Par grande trahison
Le fit occir au plaid;
Mais cela fut moult laid
Que Massot ce ouït;
Et en fut, ce crois, divisé
Et fait quatre moitiés
Par les quatre maris;




Sest ac la maystria
De d' intre sa bailia,
Entro que fon fenitz.
Arnaud de Marsan: Qui comte.
(a: Celui-ci eut la souveraineté
Au-dedans de sa baillie,
Jusqu' à ce qu' il fut fini.)

Olivier.

Qu' anc non vi, ni ja non veirai...
D' un sol home tan bel assai,
Ni non deu dire cavaliers
Que tant en agues Oliviers.
Giraud de Borneil: S' anc jorn.
(b: Vû que jamais je ne vis, ni jamais je ne verrai...
D' un seul homme tant bel essai,
Ni ne doit dire chevalier
Que tant en eut Olivier.)

E s' ieu non val per armas Olivier,
Vos non valetz Rollan, a ma semblansa.
Albert Marquis et Rambaud de Vaqueiras: Ara m digatz.
(c: Et si je ne vaux pour armes Olivier,
Vous ne valez Roland, à mon avis.)





Partenopex de Blois.

Car lai en l' encantada ciu
Menet ad aventura 'l navei
Lo rics Partenopes de Blei.
Arnaud Daniel: Ab plazers.
(d: Car là en l' enchantée citée
Mena à aventure le navire
Le puissant Partenopex de Blois.)

Perceval.

Anc Persavals, quant en la cort d' Artus
Tolc las armas al cavalier vermelh,
Non ac tal gaug com ieu del sieu cosselh.
Rambaud de Vaqueiras: Era m requier.
(a: Jamais Perceval, quand en la cour d' Artus
Il arracha les armes au cavalier vermeil,
N' eut telle joie comme moi du sien conseil.)

Atressi com Persavaus,
El temps que vivia,
Que s' esbaic d' esguardar
Tan que non saup demandar
De que servia
La lansa...
Richard de Barbezieux: Atressi.
(b: Ainsi comme Perceval,
Au temps qu' il vivait,
Qui s' ébahit de regarder
Tant qu' il ne sut demander
De quoi servait
La lance...)

Com Persavaus tro qu' anet a son oncle.
Barthélemy Zorgi: En tal dezir.
(c: Comme Perceval jusqu' à ce qu' il alla à son oncle.)

Renard et Isengrin.

Anc Rainartz d' Isengri
No s saup tan gen venjar,
Quan lo fetz escorjar,
(d: Jamais Renard d' Isengrin
Ne se sut si bien venger,
Quand il le fit écorcher,)

E il det per escarnir
Capel e gans.
Pierre de Bussignac: Quan lo dous.
(a: Et lui donna pour railler
Chapeau et gants.)

Que vas mi es de peior art
Non fon ves N Esengrin Rainart.
Richard de Tarascon et Gui de Cavaillon: Cabrit.
(b: Vû que vers moi est de pire art
Que ne fut vers le seigneur Isengrin Renard.)
Raoul de Cambrai.

Lo cor aves, dompna, qu' ieu lo vos lais
Per tal coven qu' ieu no 'l voill cobrar mais,
Que meill non pres a Raol de Cambrais...
Com fez a mi, car soi fins et verais.
Folquet de Romans: Ma bella dompna.
(c: Le cœur vous avez, dame, vû que je le vous laisse
Par tel accord que je ne le veux recouvrer jamais,
Attendu que mieux ne prit à Raoul de Cambrai...
Comme fit à moi, car je suis fidèle et vrai.)

Roland et Alde.

Plus n' ai pres joi e salut
Qu' anc no i pres d' Alda Rotlan.
Barthélemy Zorgi: Atressi.
(d: Plus j' en ai pris joie et salut
Que jamais n' y prit d' Alde Roland.)

Aleyxandre vos laisset son donar,
Et ardimen Rotlan e 'lh dotze par.
Rambaud de Vaqueiras: Valen marques.
(e: Alexandre vous laissa son donner,
Et hardiesse Roland et les douze pairs.)





Mas trahitz sui, si cum fo Ferragutz
Q' a Rotlan dis tot son maior espaut,
Per on l' aucis; e la bella fellona
Sap qu' ieu l' ai dig ab qual gienh m' aucizes.
Rambaud de Vaqueiras: D' amor.
(a: Mais trahi je suis, ainsi comme fut Ferragus
Qui à Roland dit toute sa plus grand peur,
Par où il l’ occit; et la belle félonne
Sait que je lui ai dit avee quel engin elle m' occirait.)

Et aura li ops bos estandartz,
E que fieira mielhs que Rotlans.
Pierre Cardinal: Per fols.
(b: Et aura à lui besoin bons étendards,
Et qu’ il frappe mieux que Roland.)

Ieu no m' apel ges Olivier
Ni Rollan, qe q' el s' en dises,
Mas valer los cre maintas ves
Quant cossir de leis qu' en enquer.
Garin d' Apchier: L' autr' ier.
(c: Je ne m' appelle point Olivier
Ni Roland, quoi qu ’il s’ en dit,
Mais valoir les crois maintes fois
Quand je pense d’ elle que j' en enquiers.)

Seguis et Valence.

Ans vos am mais no fetz Seguis Valensa.
Comtesse de Die: A chantar.
(d: Mais je vous aime plus que ne fit Seguis Valence.)

Tristan et Yseult.
Car ieu begui de l' amor,
Que ja us deia amar celada,
Ab Tristan, quan la il det Yseus gen...
Sobre totz aurai gran valor,
S' aital camisa m' es dada
Cum Yseus det a l' amador
Que mais non era portata; (portada)
Tristan mout presetz gent presen...
Qu' Yseutz estet en gran paor,
Puois fon breumens conseillada,
Qu' ilh fetz a son marit crezen
C' anc hom que nasques de maire
Non toques en lieis mantenen.
Rambaud d' Orange: Non chant.
---
(e: Car je bus de l’ amour,
Que désormais je vous doive aimer celée,
Avec Tristan, quand la lui donna Yseult gentiment...
Sur tous j' aurai grande valeur,
Si telle chemise m' est donnée
Comme Yseult donna à l' amant
Qui plus n' était portée;
Tristan moult prisa ce gentil présent...
Vû qu' Yseult fut en grand peur,
Puis elle fut promptement conseillée,
Vû qu' elle fit à son mari croyant
Que jamais homme qui naquit de mère
Ne touchât en elle désormais.)

Tan trac pena d' amor,
Qu' a Tristan l' amador
Non avenc tan de dolor
Per Yseut la blonda.
Bernard de Ventadour: Tant ai mon cor.
(b: Tant je traîne peine d' amour,
Qu' à Tristan l' amant
N' advint tant de douleur
A cause d' Yseult la blonde.)

Beure m fai ab l' enaps Tristan
Amors, et eisses los pimens,
Deudes de Prades: Sitot m' ai pres.
(a: Boire me fait avec la coupe de Tristan
Amour, et même les piments. - *: Voyez la note, p. 144.)
Als pels N' Agnes...
Qu' Iseus, la domn' a Tristan,
Qu' en fo per totz mentauguda,
No 'ls ac tan bels a saubuda.
Bertrand de Born: Domna puois.
(b: Aux cheveux de dame Agnès...
Vû qu' Yseult, la dame à Tristan,
Qui en fut par-tout maintenue,
Ne les eut si beaux au sû de tous.)

Ni Antigona, ni Esmena,
Ni 'l bel' Ysseulz ab lo pel bloy,
Non agro la meitat de joy
Ni d' alegrier ab lurs amis,
Cum ieu ab vos, so m' es avis.
Arnaud de Marueil: Dona genser.
(c: Ni Antigone, ni Ismène,
Ni la belle Yseult avec le poil blond,
N' eurent la moitié de joie
Ni d' alégresse avec leurs amis,
Comme moi avec vous, ce m' est avis.)

Be m deu valer s' amors, quar fis amans
Li sui trop mielhs no fon d' Izeutz Tristans.
Pons de Capdueil: Astrucx.
(d: Bien me doit valoir son amour, car fidèle amant
Je lui suis beaucoup mieux que ne fut d' Yseult Tristan.)

Mais vos am ses bauzia
No fes Tristan s' amia.
Pons de Capdueil: Qui per.
(a: Plus je vous aime sans tromperie
Que ne fit Tristan son amie.)
L' amoroseta beuanda
Non feric ab son cairel
Tristan n' Iseut plus fortmen
Quant ill venion d' Irlanda.
Barthélemy Zorgi: Atressi.
(b: L' amoureuse boisson
Ne frappa avec son carreau
Tristan ni Yseult plus fortement
Quand ils venaient d' Irlande.)

Le passage suivant est extrait du roman de Jaufre.

Que far m' o fai forsa d' amor...
E que fes fol semblar Tristan
Per Yseult cui amava tan,
E de son oncle lo parti,
Et ella per s' amor mori.
MS. R. n° 7988, fol. 76, et n° 468, p. 86.
(c: Vû que faire me le fait force d' amour...
Et qui fit fol sembler Tristan
A cause d' Yseult qu' il aimait tant,
Et de son oncle le sépara,
Et elle par son amour mourut.)

On me pardonnera, sans doute, ces nombreuses citations relatives au roman de Tristan et d' Yseult; il m' a paru que ce sujet était l' un de ceux qui ont le plus occupé les écrivains du moyen âge, soit dans le midi et le nord de la France, soit dans les pays étrangers.
On a vu que le comte d' Orange, troubadour et seigneur distingué, mort vers 1173, donnait sur ce roman des détails très circonstanciés.
Il est permis de croire que l' ouvrage dont parle Rambaud d' Orange était l' original du roman français, écrit à la fin du douzième siècle, et dont Chrestien de Troyes passe pour être l' auteur. Ce roman français est dédié à Philippe, comte de Flandres, mort en 1191.
Thomas of Erceldoune, qui est mort avant 1299 et après 1286, a aussi composé en anglais le roman de Sir Tristrem.
Il n' entre point dans mon plan de rechercher maintenant dans quelle langue ce roman a été primitivement écrit; mais il est évident qu' il a existé dans la langue des troubadours un roman de Tristan et d' Yseult. Les diverses allusions, les détails nombreux que présentent les passages de ces poëtes, eussent été inintelligibles pour les dames et pour les nombreux auditeurs rassemblés dans les cours du midi, si ce sujet n' avait été rendu en quelque sorte populaire à la faveur du langage usuel. Aussi un troubadour, accusant un jongleur d' ignorance, lui reproche-t-il entre autres de ne point savoir les aventures de Tristan:
Ni no sabetz las novas de Tristan.
Bert. de Paris de Roergue: Guordo.
(a: Ni ne savez les novelles de Tristan.)

Les bornes que je me suis prescrites ne me permettent pas d' insister davantage sur les romans et les personnages de romans indiqués dans les ouvrages des troubadours.
Il me suffit d' avoir prouvé qu' on y trouvera d' abondants et utiles renseignements sur cette partie de notre ancienne littérature.
L' existence d' autres romans qui ont appartenu à cette littérature est constatée par divers témoignages. J' en fournirai des exemples pris, un dans la littérature française, et deux dans la littérature étrangère.
Le roman original de Pierre de Provence et de la Belle Maguelone avait été composé par Bernard de Treviez, chanoine de Maguelone, avant la fin du douzième siècle.
Pétrarque y fit quelques corrections (1) lors de son séjour à Montpellier, où il étudia en droit pendant quatre années. (2)
(1) “Pétrarque, le père et le prince des poëtes italiens, fit son cours en droit à Montpellier pendant quatre ans, comme lui-mesme le témoigne; et, pour se délasser et se divertir en ceste sérieuse estude, il polit et donna des graces nouvelles, aux heures de sa récréation, à l' ancien roman de Pierre de Provence et de la Belle Maguelone, que B. de Treviez avoit fait couler en son temps parmi les dames, pour les porter plus agréablement à la charité et aux fondations pieuses.”
Idée de la ville de Montpellier, par Pierre Gariel, p. 113, 2.e partie.
Voyez aussi 1re partie, p. 71 et 129.
(2) “Inde ad montem Pessulanum legum ad studium profectus quadriennium ibi alterum, etc.” Pétrarque, de origine, vitâ, et studiorum suorum successu, etc.

Le roman français n' est qu' une traduction, dont la première édition, imprimée à Lyon avant la fin du quinzième siècle, porte:
“Ordonnée en cestui languaige... et fut mis en cestui languaige l' an mil CCCCLVII.” (1457)
L' autorité de Dante suffirait pour nous convaincre qu' Arnaud Daniel avait composé plusieurs romans, puisqu' il a dit de lui:
Versi d' amore e prose di romanzi
Soverchiò tutti; e lascia dir gli stolti,
Che quel di
Lemosì credon ch' avanzi.
Dante, Purgatorio, cant. 26, v. 118.

Mais il reste une preuve positive de l' existence d' un roman d' Arnaud Daniel; c' est celui de Lancelot du Lac, dont la traduction fut faite, vers la fin du treizième siècle, en allemand, par Ulrich de Zatchitschoven, qui nomme Arnaud Daniel comme l' auteur original. (1: Des extraits de cette traduction allemande ont été publiés.)
Le Tasse, dans l' un de ses ouvrages (2: Discorso sopra il parere fatto del signor Fr. Patricio, etc. edit. fol. tom. 4, p. 210.), s' exprime en ces termes au sujet des romans composés par les troubadours:
“E romanzi furono detti quei poemi, o piuttosto quelle istorie favolose, che furono scritte nella
lingua de' Provenzali o de' Castigliani; le quali non si scrivevano in versi, ma in prosa, come alcuni hanno osservato prima di me, perchè Dante, parlando d' Arnaldo Daniello disse:
Versi d' amore e
prose di romanzi, etc.
(N. E. Torquato Tasso, Sorrento 11-3-1544 – Roma 25-4-1595)


Enfin Pulci, dans son Morgante Maggiore, nomme Arnaud Daniel comme auteur d' un roman de Renaud:
Dopo costui venne il famoso Arnaldo
Che molto diligentemente ha scritto,
E investigò le opre di Rinaldo,
De le gran cose che fece in Egitto. Etc.
Morgante Maggiore, cant. 27, ott. 80.

J' ai cru devoir entrer dans ces divers détails pour faire sentir quels avantages littéraires offre l' étude de la langue et des ouvrages des troubadours.
La grammaire de cette langue, les monuments de sa littérature rassemblés depuis une époque très reculée jusqu' à celle où elle est devenue si célèbre, les traductions interlinéaires placées par-tout pour expliquer les citations originales, les renseignements fournis sur les troubadours eux-mêmes et sur l' esprit des siècles où ils ont brillé, ainsi que sur la nature et les genres divers de leurs ouvrages, auront suffisamment préparé à l' intelligence des textes et des pièces que contiendront les volumes suivants.

Fin du tome deuxième.


(N. E. A partir de la página 320 hay varias placas, imágenes. Inserto 2 en este documento. El resto se tienen que buscar en el pdf del original.) 

Recherches sur les principaux genres des poésies des troubadours. Placa 1

Recherches sur les principaux genres des poésies des troubadours. Placa 2


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